EXHORTATION APOSTOLIQUE
POST-SYNODALE
CHRISTIFIDELES
LAICI
DE SA SAINTETE LE PAPE
JEAN-PAUL II
SUR LA
VOCATION
ET LA MISSION DES LAÏCS
DANS L'EGLISE ET DANS LE MONDE
Aux Evêques
Aux prêtres et aux diacres
Aux religieux
et religieuses
A tous les fidèles laïcs
INTRODUCTION
1. LES FIDÈLES LAÏCS (Christifideles laici), dont la «vocation
et la mission dans l'Eglise et dans le monde vingt ans après le Concile
Vatican II» a été le thème de l'assemblée générale
du Synode des Evêques en 1987, appartiennent au Peuple de Dieu, représenté
par les ouvriers de la vigne, dont parle Saint Matthieu dans son Evangile: «Le
royaume des cieux est comparable au maître d'un domaine qui sortit au
petit jour afin d'embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il se mit d'accord avec
eux sur un salaire d'une pièce d'argent pour toute la journée et
il les envoya à sa vigne» (Mt 20, 1-2).
La parabole évangélique met sous nos yeux l'immense vigne du
Seigneur, et la foule des personnes, hommes et femmes, qu'Il appelle et qu'Il
envoie y travailler. La vigne, c'est le monde entier (cf. Mt 13, 38),
qui doit être transformé selon le dessein de Dieu, en vue de l'avènement
définitif du Royaume de Dieu.
Allez, vous aussi, à ma vigne
2. «Sorti vers neuf heures, il en vit d'autres qui étaient là,
sur la place, sans travail. Il leur dit: "Allez, vous aussi, à ma
vigne"» (Mt 20, 3-4).
L'appel du Seigneur Jésus ne cesse de se faire entendre depuis ce
jour lointain de notre histoire: il s'adresse à tout homme venu en ce
monde.
De nos jours, dans une effusion renouvelée de l'Esprit de la Pentecôte,
arrivée avec le Concile Vatican II, l'Eglise a vu mûrir en elle un
sentiment plus vif de son caractère missionnaire et, dans un mouvement
d'obéissance généreuse, elle a de nouveau écouté
la voix du Seigneur qui l'envoie dans le monde comme «le sacrement
universel du salut»(1).
Allez, vous aussi. L'appel ne s'adresse pas seulement aux Pasteurs,
aux prêtres, aux religieux et aux religieuses; il s'étend à
tous: les fidèles laïcs, eux aussi, sont appelés
personnellement par le Seigneur, de qui ils reçoivent une mission pour
l'Eglise et pour le monde. Saint Grégoire le Grand le rappelle, lorsque,
prêchant au peuple chrétien, il commente la parabole des ouvriers
de la vigne: «Examinez donc un peu, mes frères, votre mode de vie,
et vérifiez bien si déjà vous êtes des ouvriers du
Seigneur. Que chacun juge ce qu'il fait et se rende compte s'il travaille dans
la vigne du Seigneur»(2).
Fort de son inestimable patrimoine doctrinal, spirituel et pastoral, le
Concile a écrit des pages vraiment merveilleuses sur la nature, la dignité,
la spiritualité, la mission, la responsabilité des fidèles
laïcs. Et les Pères conciliaires, en écho à
l'appel du Christ, ont appelé tous les fidèles laïcs,
hommes et femmes, à travailler à sa vigne: «Le Saint
Concile adjure avec force au nom du Seigneur tous les laïcs de répondre
volontiers, avec élan et générosité, à
l'appel du Christ qui, en ce moment même, les invite avec plus
d'insistance, et à l'impulsion de l'Esprit Saint. Que les jeunes réalisent
bien que cet appel s'adresse très particulièrement à eux,
qu'ils le reçoivent avec joie et de grand coeur. C'est le Seigneur Lui-même
qui, par le Concile, presse à nouveau tous les laïcs de s'unir plus
intimement à Lui de jour en jour et de prendre à coeur ses intérêts
comme leur propre affaire (cf. Ph 2, 5), de s'associer à
sa mission de Sauveur; Il les envoie encore une fois en toute ville et en tout
lieu où Il doit aller Lui-même (cf. Lc 10, 1)»(3).
Allez, vous aussi, à ma vigne. Ces paroles ont aussi résonné
spirituellement pendant tout le déroulement du Synode des Evêques,
qui s'est tenu à Rome du ler au 30 octobre 1987. Reprenant les pistes du
Concile et éclairés par les expériences personnelles et
communautaires de toute l'Eglise, les Pères, riches en outre de l'apport
des Synodes précédents, ont étudié, de façon
approfondie, «la vocation et la mission des laïcs dans l'Eglise et le
monde, vingt ans après le Concile Vatican II».
Cette Assemblée comprenait des représentants qualifiés
des fidèles laïcs, hommes et femmes, qui ont apporté une
contribution précieuse aux travaux du Synode. L'homélie de clôture
l'a explicitement reconnu: «Nous remercions le Seigneur de ce que, au cours
de ce Synode, nous avons pu avoir non seulement la joie de la participation des
laïcs (auditeurs et auditrices), mais plus encore de ce que le déroulement
des discussions nous a permis d'entendre la voix des invités, les représentants
du laïcat provenant de toutes les parties du monde, de différents
pays. Cela nous a permis de profiter de leurs expériences, de leurs
conseils et de leurs suggestions inspirés par leur amour pour la cause
commune»(4).
Le regard fixé sur l'après-Concile, les Pères synodaux
ont pu constater de quelle façon l'Esprit a continué de rajeunir
l'Eglise, en suscitant en elle de nouvelles énergies de sainteté
avec la participation de nombreux fidèles laïcs. Nous en trouvons un
témoignage, entre autres, dans le nouveau style de collaboration entre prêtres,
religieux et fidèles laïcs; dans la participation active à la
liturgie, à l'annonce de la parole de Dieu, à la catéchèse;
dans les multiples services et tâches confiés aux fidèles laïcs,
qui les ont si bien assurés; dans la floraison vigoureuse de groupes,
d'associations, de mouvements de spiritualité et d'engagement; dans la
participation plus large et plus marquée des femmes à la vie de
l'Eglise et au développement de la société.
Dans le même temps, le Synode ne manquait pas de noter que le chemin
post-conciliaire des fidèles laïcs n'a pas été sans
difficultés ni dangers. Dans le concret, on peut rappeler deux tentations
auxquelles ils n'ont pas toujours su échapper: la tentation de se
consacrer avec un si vif intérêt aux services et aux tâches
d'Eglise, qu'ils en arrivent parfois à se désengager pratiquement
de leurs responsabilités spécifiques au plan professionnel,
social, économique, culturel et politique; et, en sens inverse, la
tentation de légitimer l'injustifiable séparation entre la foi et
la vie, entre l'accueil de l'Evangile et l'action concrète dans les
domaines temporels et terrestres les plus divers.
Au cours de ses travaux, le Synode a fait sans cesse référence
au Concile Vatican II, dont l'enseignement touchant le laïcat, à
vingt ans de distance, a paru d'une actualité surprenante, et parfois
d'une portée prophétique: un tel enseignement est capable d'éclairer
et d'inspirer les réponses qui doivent être données
aujourd'hui aux nouveaux problèmes. En vérité, le défi
que les Pères synodaux ont relevé a été celui de
bien tracer les routes précises afin que la splendide «théorie»
sur le laïcat, formulée par le Concile, puisse devenir une
authentique «pratique» ecclésiale. D'un autre côté,
certains problèmes s'imposent par un certain caractère de «nouveauté»;
au point qu'on peut les qualifier de post-conciliaires, au moins dans un sens
chronologique: à ces problèmes, les Pères ont à
juste titre réservé une attention toute spéciale au cours
de leurs discussions et réflexions. Parmi ces problèmes, il faut
mentionner ceux qui concernent les ministères et les services ecclésiaux
confiés déjà ou qui seront à confier à des
fidèles laïcs, la diffusion et la croissance de nouveaux «mouvements»
à côté d'autres formes d'associations de laïcs, la
place et le rôle de la femme autant dans l'Eglise que dans la société.
Au terme de leurs travaux menés avec zèle, compétence
et générosité, les Pères du Synode m'ont manifesté
leur désir et leur souhait qu'en temps opportun, je présente à
l'Eglise universelle un document de conclusion sur le laïcat chrétien(5).
Cette Exhortation Apostolique Post-synodale veut donc faire ressortir toute
la valeur des travaux du Synode, depuis les Lineamenta jusqu'à
l'Instrumentum laboris, depuis la relation d'introduction jusqu'aux
interventions de chacun des évêques et des laïcs et jusqu'au
rapport de synthèse après la discussion en assemblée,
depuis les discussions et les relations des «circuli minores»
jusqu'aux «propositiones» et au Message final. Le présent
document ne se situe donc pas en marge du Synode; il en constitue au contraire
l'expression à la fois cohérente et fidèle; il est le fruit
d'un travail collégial, dont la dernière étape a été
la rédaction d'un exposé à laquelle ont contribué le
Conseil du Secrétariat Général du Synode et le Secrétariat
lui-même.
Susciter et alimenter une prise de conscience plus nette du don et de la
responsabilité que tous les fidèles laïcs ont dans la
communion et la mission de l'Eglise, tel est le but de notre Exhortation.
Les urgences actuelles du monde:
pourquoi donc restez-vous là,
toute la journée, à ne rien faire?
3. Le sens fondamental de ce Synode, et donc son fruit le plus précieux
et désiré, c'est de porter les fidèles laïcs à
écouter le Christ qui les appelle à travailler à sa vigne
et à prendre une part très vive, consciente et responsable à
la mission de l'Eglise, en ce moment magnifique et dramatique de
l'histoire, dans l'imminence du troisième millénaire.
Des situations nouvelles, dans l'Eglise comme dans le monde, dans les réalités
sociales, économiques, politiques et culturelles, exigent aujourd'hui, de
façon toute particulière, l'action des fidèles laïcs.
S'il a toujours été inadmissible de s'en désintéresser,
présentement c'est plus répréhensible que jamais. Il
n'est permis à personne de rester à ne rien faire.
Revenons à la lecture de la parabole évangélique: «Vers
cinq heures, il sortit encore, en trouva d'autres qui étaient là
et leur dit: "Pour quoi êtes-vous restés là, toute la
journée, à ne rien faire?". Ils lui répondirent: "Parce
que personne ne nous a embauchés". Il leur dit: "Allez, vous
aussi, à ma vigne"» (Mt 20, 6-7).
Il n'y a pas de place pour l'inaction, lorsque tant de travail nous attend
tous dans la vigne du Seigneur. Le «maître du domaine» répète
avec plus d'insistance encore: «Allez, vous aussi, à ma vigne».
La voix du Seigneur résonne certainement en chaque chrétien,
au plus profond de son être. Chacun, en effet, est configuré au
Christ par la foi et les sacrements de l'initiation chrétienne, est inséré
comme un membre vivant dans l'Eglise, et est sujet actif de sa mission de salut.
La voix du Seigneur se transmet aussi à travers les événements
de l'histoire de l'Eglise et de l'humanité, comme nous le rappele le
Concile: «Mû par la foi, se sachant conduit par l'Esprit du Seigneur
qui remplit l'univers, le Peuple de Dieu s'efforce de discerner dans les événements,
les exigences et les aspirations de notre temps, auxquels il participe avec les
autres hommes, quels sont les signes véritables de la présence ou
du dessein de Dieu. La foi, en effet, éclaire toutes choses d'une lumière
nouvelle et nous fait connaître la volonté divine sur la vocation
intégrale de l'homme, orientant ainsi l'esprit vers des solutions
pleinement humaines»(6).
Il faut donc regarder en face ce monde qui est le nôtre, avec ses
valeurs et ses problèmes, ses soucis et ses espoirs, ses conquêtes
et ses échecs: un monde dont les conditions économiques, sociales,
politiques et culturelles présentent des problèmes et des
difficultés encore plus graves que celles décrites par le Concile
dans la Constitution pastorale Gaudium et spes(7). De toute manière,
c'est là la vigne, c'est là le terrain sur lequel les fidèles
laïcs sont appelés à vivre leur mission. Jésus veut
pour eux, comme pour tous ses disciples, qu'ils soient le sel de la terre et la
lumière du monde (cf. Mt 5, 13-14).
Mais quel est donc le visage actuel de la «terre» et du «monde»,
dont les chrétiens doivent être le «sel» et la «lumière»?
Très grande est la diversité des situations et des façons
de poser les problèmes dans le monde d'aujourd'hui, caractérisé
en outre par un mouvement accéléré de mutation. C'est
pourquoi il faut se garder absolument de généralisations et de
simplifications abusives. Il est toutefois possible de noter certaines
lignes de tendances qui se font jour dans la société actuelle.
De même que dans le champ évangélique l'ivraie et le bon
grain poussent simultanément, ainsi dans l'histoire, théâtre
quotidien de la liberté humaine, se rencontrent côte à côte
et parfois étroitement enlacés entre eux le bien et le mal,
l'injustice et la justice, l'angoisse et l'espoir.
Sécularisme et besoin religieux
4. Comment ne pas penser à la diffusion persistante de l'indifférence
religieuse et de l'athéisme sous ses formes les plus variées,
en particulier sous la forme, aujourd'hui peut-être la plus répandue,
du sécularisme? Enivré des conquêtes prodigieuses
d'un développement scientifico-technique que rien n'arrête, et
surtout envoûté par la tentation la plus ancienne et toujours
nouvelle, celle de vouloir se faire l'égal de Dieu (cf. Gn 3, 5)
grâce à l'usage d'une liberté sans frein, l'homme se coupe
de ses racines religieuses les plus profondes: il oublie Dieu, il estime que
Dieu n'a aucun sens dans son existence, il le rejette pour se prosterner en
adoration devant les «idoles» les plus variées.
Ce sécularisme actuel est en vérité un phénomène
très grave: il ne touche pas seulement les individus, mais en quelque façon
des communautés entières, comme déjà le notait le
Concile: «Des multitudes sans cesse plus denses s'éloignent en
pratique de la religion»(8). Moi même je l'ai répété
souvent: le phénomène de la sécularisation frappe les
peuples qui sont chrétiens de vieille date, et ce phénomène
réclame, sans plus de retard, une nouvelle évangélisation.
Et pourtant, l'aspiration et le besoin de la religion ne peuvent
mourir totalement. La conscience de chaque homme, quand il a le courage
d'affronter les questions les plus graves de l'existence humaine, en particulier
la question du sens de la vie, de la souffrance et de la mort, ne peut pas hésiter
à faire sienne cette parole de vérité que proclamait Saint
Augustin: «Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre coeur est sans
repos tant qu'il ne se repose pas en Toi»(9). C'est ainsi que le monde
actuel porte témoignage, sous des formes toujours plus vastes et plus
vives, de l'ouverture à une vision spirituelle et transcendante de la
vie, du réveil de la recherche religieuse, du retour au sens du sacré
et à la prière, de l'exigence de la liberté d'invoquer le
Nom du Seigneur.
La personne humaine: sa dignité piétinée et
exaltée
5. Pensons encore aux nombreuses violations infligées
aujourd'hui à la dignité de la personne humaine. Quand il
n'est pas reconnu et aimé dans sa dignité d'image vivante de Dieu
(cf. Gn 1, 26), l'être humain est exposé aux formes les
plus humiliantes et aberrantes d'«instrumentalisation», qui le rendent
misérablement esclave du plus fort. Et ce «plus fort» peut
prendre des figures diverses: idéologie, pouvoir économique, systèmes
politiques inhumains, technocratie scientifique, invasion des «mass-media».
Une fois encore, nous nous trouvons ici en face d'une foule de personnes, qui
sont nos frères et soeurs, dont les droits fondamentaux sont violés,
parfois en conséquence de l'excessive tolérance ou même de
l'injustice patente de certaines lois civiles: le droit à la vie et à
l'intégrité du corps, le droit à un toit et au travail, le
droit à la famille et à la procréation responsable, le
droit à la participation à la vie publique et politique, le droit à
la liberté de conscience et de profession de sa foi religieuse.
Qui peut dénombrer les enfants qui n'ont pas vu le jour, parce que tués
dans le sein de leur mère, les enfants abandonnés, ou maltraités
par les parents eux-mêmes, les enfants qui grandissent privés
d'affection et d'éducation? En certains pays, des populations entières
n'ont ni maison ni travail, et manquent des moyens indispensables pour mener une
existence digne d'êtres humains. De terribles îlots de pauvreté
et de misère, physique et morale à la fois, sont désormais
fixés au pourtour des métropoles et frappent mortellement des
groupes humains entiers.
Mais le caractère sacré de la personne ne saurait être
réduit à néant, encore qu'il soit trop souvent méprisé
et violé: son fondement inébranlable, c'est le Dieu Créateur
et Père; aussi le caractère sacré de la personne
continue-t-il de s'imposer encore et toujours.
De là procède la diffusion toujours plus vaste comme aussi
l'affirmation toujours plus forte du sens de la dignité personnelle
de tout être humain. Un courant bienfaisant désormais parcourt
et envahit tous les peuples de la terre, qui ont pris davantage conscience de la
dignité de l'homme: l'homme n'est absolument pas une «chose» ou
un «objet» qu'on peut utiliser, mais il est toujours et uniquement un «sujet»
doué de conscience et de liberté, appelé à vivre de
façon responsable dans la société et dans l'histoire,
ordonné à des valeurs spirituelles et religieuses.
On a affirmé que notre temps est le temps des «humanismes»:
quelques-uns de ces humanismes, d'inspiration athée et séculière,
en viennent paradoxalement à amoindrir et anéantir l'homme;
d'autres humanismes, au contraire, l'exaltent jusqu'à déboucher
sur des formes de véritable idolâtrie; d'autres, enfin,
reconnaissent, conformément à la vérité, la grandeur
et la misère de l'homme, et ils mettent en évidence, soutiennent
et favorisent sa dignité totale.
Un signe et un résultat de ces courants humanistes peuvent se reconnaître
dans le besoin grandissant de participation. C'est là, de toute évidence,
un des traits distinctifs de l'humanité actuelle, un véritable «signe
des temps» qui mûrit en divers domaines et diverses directions: en ce
qui concerne surtout les femmes et le monde des jeunes, en direction de la vie
familiale et scolaire, mais aussi dans le monde culturel, économique,
social et politique. Jouer un rôle, être en quelque façon créateur
d'une nouvelle culture humaniste, est une exigence, tout à la fois
universelle et individuelle(10).
Conflictualité et paix
6. Nous ne pouvons pas, enfin, oublier un autre phénomène qui
marque l'humanité moderne: plus qu'à aucun autre moment de son
histoire, l'humanité est aujourd'hui frappée et ébranlée
par la conflictualité. Il s'agit d'un phénomène aux
formes multiples, qui se distingue du pluralisme légitime des mentalités
et des initiatives, et qui se manifeste dans une néfaste opposition des
personnes, des groupes, des catégories, des nations et des blocs de
nations. Cette opposition prend les formes de la violence, du terrorisme, de la
guerre. Une fois encore, mais dans des proportions énormément
amplifiées, certaines portions de l'humanité d'aujourd'hui, parce
qu'elles veulent faire montre de leur «toute-puissance», renouvellent
la folle expérience de la construction de la «tour de Babel»
(cf. Gn 11, 1-9); or, cette expérience engendre la confusion, la
lutte, la désintégration et l'oppression. La famille humaine est
par là bouleversée et déchirée de façon
dramatique.
En contrepartie, se manifeste avec une vigueur irrépressible
l'aspiration de chaque homme et des peuples au bien inestimable de la paix
dans la justice. La béatitude «Bienheureux les artisans de paix»
(Mt 5, 9) trouve chez les hommes de notre temps un écho nouveau
et bien significatif: pour l'avènement de la paix et de la justice,
aujourd'hui, des générations entières vivent, souffrent et
travaillent. La participation croissante des personnes et des groupes à
la vie de la société est le chemin qu'on prend aujourd'hui de plus
en plus pour que la paix se transforme de désir en une réalité.
Sur ce chemin, nous rencontrons grand nombre de fidèles laïcs engagés
avec générosité sur le terrain social ou politique, sous
les formes les plus variées, que ce soit dans les institutions, ou comme
coopérateurs bénévoles et en service auprès des plus
humbles.
Jesus-Christ, espérance de l'humanité
7. Tel est l'immense chantier qui s'offre aux yeux de ceux que le «Maître
du domaine» envoie travailler à sa vigne.
Sur ce chantier, l'Eglise est présente et agissante, l'Eglise, c'est-à-dire
nous tous, pasteurs et fidèles, prêtres, religieux et laïcs.
Les situations que nous venons d'évoquer touchent l'Eglise: par ces
situations, l'Eglise se trouve en partie conditionnée; cependant elle
n'en est pas écrasée, encore moins terrassée, parce que
l'Esprit Saint, qui est l'âme de l'Eglise, la soutient dans sa mission.
L'Eglise n'ignore pas que tous les efforts soutenus par l'humanité en
vue de la communion et de la participation, en dépit des difficultés,
des ralentissements, des contradictions de tout genre, provoqués par les
limites de l'homme, par le péché et par le Mauvais, obtiennent une
réponse parfaite dans l'intervention de Jésus-Christ, Rédempteur
de l'homme et du monde.
L'Eglise sait parfaitement qu'elle a été envoyée par
Lui comme «le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité
de tout le genre humain»(11).
En dépit de toute chose, par conséquent, l'humanité
peut espérer, doit espérer: Evangile vivant et personnel, Jésus-Christ
Lui-même est la «Nouvelle» toute neuve, porteuse de joie, que
l'Eglise chaque jour nous annonce et dont elle porte témoignage à
tous les hommes.
Dans la transmission de cette annonce et dans la présentation de ce témoignage,
les fidèles laïcs occupent une place originale et irremplaçable:
par eux, l'Eglise du Christ est présente dans les secteurs les plus variés
du monde, comme signe et source d'espérance et d'amour.
CHAPITRE I
JE SUIS LA VIGNE,
VOUS ETES LES SARMENTS
La dignité
des fidèles laïcs
dans l'Eglise-Mystère
Le mystère de la vigne
8. L'image de la vigne est utilisée dans la Bible de multiple façon
et avec diverses significations: en particulier, elle sert à exprimer
le mystère du Peuple de Dieu. Dans cette perspective plus intérieure,
les fidèles laïcs ne sont pas simplement les ouvriers qui
travaillent à la vigne, mais ils sont une partie même de la vigne: «Moi,
je suis la vigne, et vous, les sarments» (Jn 15, 5), dit Jésus.
Déjà dans l'Ancien Testament, les prophètes, quand ils
veulent parler du peuple élu, recourent à l'image de la vigne.
Israël est la vigne de Dieu, l'ouvrage du Seigneur, la joie de son coeur: «Je
t'avais plantée comme une vigne de choix» (Jr 2, 21);
«Ta mère ressemblait à une vigne plantée au bord
de l'eau. Elle était féconde et feuillue grâce à
l'abondance de l'eau» (Ez 19, 10); «Mon ami avait une vigne
sur un coteau plantureux. Il en retourna la terre et en retira les pierres, pour
y mettre un plant de qualité...» (Is 5, 1-2).
Jésus reprend le symbole de la vigne, et Il l'emploie pour révéler
certains aspects du Royaume de Dieu: «Un homme planta une vigne, il
l'entoura d'une clôture, y creusa un pressoir, et y bâtit une tour
de garde. Puis il la donna en fermage à des vignerons et partit en voyage»
(Mc 12, 1; cf. Mt 21, 28 et suiv.).
L'évangéliste Jean nous invite à aller encore plus
profond et il nous introduit à la découverte du mystère
de la vigne: elle est le symbole et la figure non seulement du peuple de
Dieu, mais de Jésus Lui-même. Lui, Jésus, est le cep
de vigne, et nous, les disciples, nous en sommes les sarments; Lui est la «vraie
vigne», à laquelle, pour vivre, sont unis les sarments (cf. Jn
15, 1 et suiv.).
Le Concile Vatican II, reprenant les différentes images bibliques qui
éclairent le mystère de l'Eglise, propose de nouveau l'image de la
vigne et des sarments: «La vigne véritable, c'est le Christ; c'est
Lui qui donne vie et fécondité aux rameaux que nous sommes: par
l'Eglise nous demeurons en Lui, sans qui nous ne pouvons rien faire (Jn 15,
1-5)»(12). C'est l'Eglise elle-même, donc, qui est le vignoble évangélique.
Elle est mystère parce que l'amour et la vie du Père,
du Fils et de l'Esprit Saint sont le don absolument gratuit offert à tous
ceux qui sont nés de l'eau et de l'Esprit (cf. Jn 3, 5), appelés
à vivre la communion même de Dieu, à la manifester
et à la communiquer dans l'histoire (mission): «En ce jour,
dit Jésus, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que
vous êtes en moi, et moi en vous» (Jn 14, 20).
Désormais, c'est seulement à l'intérieur du mystère
de l'Eglise comme mystère de communion que se révèle «l'identité»
des fidèles laïcs, leur dignité originelle. Et c'est
seulement à l'intérieur de cette dignité que peuvent se définir
leur vocation et leur mission dans l'Eglise et dans le monde.
Qui sont les fidèles laïcs?
9. Les Pères du Synode ont très justement noté la nécessité
de déterminer et de proposer une description positive de la
vocation et de la mission des fidèles laïcs, grâce à
une étude approfondie de la doctrine du Concile Vatican II, à la
lumière des plus récents documents du Magistère et de l'expérience
de la vie de l'Eglise, elle-même guidée par l'Esprit Saint(13).
Pour répondre à la question «qui sont les fidèles
laïcs?», le Concile a refusé la solution facile d'une définition
négative et s'est ouvert à une vision nettement positive; il a
manifesté son intention fondamentale en affirmant la pleine
appartenance des fidèles laïcs à l'Eglise et à son
mystère, et le caractère particulier de leur vocation,
dont le propre est, d'une manière particulière, de «chercher
le règne de Dieu précisément à travers la gérance
des choses temporelles qu'ils ordonnent selon Dieu»(14). «Sous le nom
de laïcs _ ainsi s'exprime la Constitution Lumen gentium _ on
entend ici l'ensemble des chrétiens qui ne sont pas membres de l'ordre
sacré et de l'état religieux reconnu par l'Eglise, c'est-à-dire
les chrétiens qui, étant incorporés au Christ par le baptême,
intégrés au Peuple de Dieu, faits participants à leur manière
de la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, exercent
pour leur part, dans l'Eglise et dans le monde, la mission qui est celle de tout
le peuple chrétien»(15).
Déjà Pie XII affirmait: «Les fidèles, et plus précisément
les laïcs, se trouvent sur la ligne la plus avancée de la vie de
l'Eglise; par eux, l'Eglise est le principe vital de la société
humaine. C'est pourquoi, eux surtout, doivent avoir une conscience toujours plus
claire, non seulement d'appartenir à l'Eglise, mais d'être
l'Eglise, c'est-à-dire la communauté des fidèles sur la
terre, sous la conduite du Chef commun, le Pape, et des Evêques en
communion avec lui. Ils sont l'Eglise»(16).
Conformément à l'image biblique de la vigne, les fidèles
laïcs, comme tous les membres de l'Eglise, sont des sarments, branchés
sur le Christ, qui est Lui, la vraie vigne, et c'est par Lui qu'ils sont rendus
vivants et donneurs de vie.
L'insertion dans le Christ au moyen de la foi et des sacrements de
l'initiation chrétienne est la racine première qui crée la
nouvelle condition du chrétien dans le mystère de l'Eglise, qui
constitue sa «physionomie» la plus profonde, qui est à la base
de toutes les vocations et du dynamisme de la vie chrétienne des fidèles
laïcs: en Jésus-Christ mort et ressuscité, le baptisé
devient une «créature nouvelle» (Ga 6, 15; 2 Co
5, 17), une créature purifiée du péché et vivifiée
par la grâce.
Ainsi donc, ce n'est que par l'exploitation des mystérieuses
richesses que Dieu donne aux chrétiens dans le baptême qu'on peut
dessiner la «figure» du fidèle laïc.
Le Baptême et la nouveauté chrétienne
10. Il n'est pas excessif de dire que la vie entière du fidèle
laïc a pour but de le porter à connaître la radicale nouveauté
chrétienne qui découle du Baptême, sacrement de la foi, pour
qu'il puisse en vivre les obligations selon la vocation que Dieu lui a fixée.
Pour dessiner la «figure» du fidèle laïc, examinons de façon
plus directe et explicite, entre autres, les aspects fondamentaux suivants: Le
Baptême nous fait naître à la vie d'enfants de Dieu; il nous
unit à Jésus-Christ et à son Corps qui est l'Eglise; il
nous confère l'onction dans l'Esprit Saint en faisant de nous des temples
spirituels.
Enfants de Dieu dans le Fils unique
11. Souvenons-nous des paroles de Jésus à Nicodème: «Oui,
vraiment, je te le dis, à moins de naître d'eau et d'Esprit, on ne
peut pas entrer dans le royaume de Dieu» (Jn 3, 5). Le baptême
est donc une nouvelle naissance, c'est une régénération.
C'est précisément en pensant à cet aspect du don du
baptême que l'apôtre Pierre entonne ce chant: «Béni soit
Dieu, le Père de Jésus-Christ notre Seigneur; dans sa grande miséricorde,
Il nous a fait renaître, grâce à la résurrection de Jésus-Christ
d'entre les morts, pour une vivante espérance, pour l'héritage qui
ne connaîtra ni destruction, ni souillure, ni vieillissement» (1
P 1, 3-4). Et il donne le nom de chrétien à ceux que
Dieu «a fait renaître, non pas d'une semence périssable, mais
d'une semence impérissable: sa parole vivante qui demeure» (1 P
1, 23).
Par le baptême chrétien nous devenons fils ou filles de Dieu,
dans son Fils unique, Jésus-Christ. Au sortir des eaux des fonts
baptismaux,chaque chrétien entend à nouveau la voix qui fut
entendue un jour sur les rives du Jourdain: «Tu es mon Fils bien-aimé,
tu as toute ma faveur» (Lc 3, 22), et il comprend ainsi qu'il a été
associé au Fils bien-aimé, en devenant fils adoptif (cf. Ga
4, 4-7) et frère du Christ. Ainsi se réalise dans l'histoire de
chaque homme l'éternel dessein de Dieu: «Ceux qu'Il connaissait par
avance, Il les a aussi destinés à être l'image de son Fils,
pour faire de ce Fils l'aîné d'une multitude de frères»
(Rm 8, 29).
C'est l'Esprit Saint qui fait que les baptisés sont fils ou filles de
Dieu et en même temps membres du Corps du Christ. Saint Paul le rappelle
aux chrétiens de Corinthe: «Nous avons tous été baptisés
dans l'unique Esprit, pour former un seul corps» (1 Co 12, 13), de
sorte que l'Apôtre peut dire à ses fidèles laïcs: «Vous
êtes le corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes les
membres de ce corps» (1 Co 12, 27); «et voici la preuve que
vous êtes des fils: envoyé par Dieu, l'Esprit de son Fils est dans
nos coeurs» (Ga 4, 6; cf. Rm 8, 15-16).
Un seul corps dans le Christ
12. Régénérés comme «fils dans le Fils»,
les baptisés sont inséparablement «membres du Christ et
membres du corps de l'Eglise», comme nous l'enseigne le Concile de
Florence(17).
Le Baptême signifie et produit une incorporation mystique mais réelle
au Corps crucifié et glorieux de Jésus. Par le moyen du sacrement,
Jésus unit le baptisé à sa mort pour l'unir à sa résurrection
(cf. Rm 6, 3-5), le dépouille du «vieil homme» et le
revêt de «l'homme nouveau», c'est-à-dire de Lui-même:
«Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ _
proclame l'apôtre Paul _ vous vous êtes revêtus du Christ»
(Ga 3, 27; cf. Ep 4, 22-24; Col 3, 9-10). De là découle
que «tout en étant nombreux, nous formons un seul corps dans le
Christ» (Rm 12, 5).
Nous retrouvons, dans les paroles de Paul, l'écho fidèle de
l'enseignement de Jésus Lui-même: Il nous a, en effet, révélé
la mystérieuse unité de ses disciples avec Lui et entre eux,
la présentant comme l'image et le prolongement de cette secrète
communion qui lie le Père au Fils et le Fils au Père dans le lien
d'amour de l'Esprit (cf. Jn 17, 21 ). C'est de cette même unité
que parle Jésus en utilisant l'image de la vigne et des sarments: «Moi,
je suis la vigne, et vous, les sarments» (Jn 15, 5), une
image qui met en lumière non seulement l'intimité profonde des
disciples avec Jésus, mais aussi la communion de vie des disciples entre
eux: tous, sarments de l'unique Vigne.
Temples vivants de l'Esprit Saint
13. A l'aide d'une autre image, celle d'un édifice, l'apôtre
Pierre définit les baptisés comme des «pierre vivantes»
fondées sur le Christ, qui est Lui la «pierre angulaire»; et
ils sont destinés à la «construction d'un édifice
spirituel» (1 P 2, 5 et suiv.). Cette image nous introduit à
un autre aspect de la nouveauté du baptême que le Concile Vatican
II présente en ces termes: «Les baptisés, en effet, par la régénération
et l'onction du Saint-Esprit, sont consacrés pour être une demeure
spirituelle»(18).
L'Esprit Saint «oint» le baptisé, Il imprime sur lui un
sceau indélébile (cf. 2 Co 1, 21. 22), et Il le constitue
temple spirituel, c'est-à-dire qu'Il le remplit de la sainte présence
de Dieu grâce à l'union et à la conformité avec Jésus-Christ.
Fort de cette «onction» spirituelle, le chrétien peut, à
sa manière, répéter les paroles de Jésus: «L'Esprit
du Seigneur est sur moi, parce qu'Il m'a consacré par l'onction; Il m'a
envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers
leur libération et aux aveugles le retour de la vue, remettre en liberté
les opprimés et proclamer une année de grâce du Seigneur»
(Lc 4, 18-19; cf. Is 61, 1-2). Ainsi, par l'effusion du Baptême
et de la Confirmation, le baptisé participe à la mission même
du Christ Jésus, le Messie Sauveur.
Participants a la fonction sacerdotale, prophétique et royale
de Jésus-Christ
14. S'adressant aux baptisés comme à des «enfants qui
viennent de naître», l'apôtre Pierre écrit: «Approchez-vous
de Lui: Il est la pierre vivante, que les hommes ont éliminée,
mais que Dieu a choisie parce qu'il en connaît la valeur. Vous aussi,
soyez les pierres vivantes qui servent à construire le Temple spirituel,
et vous serez le sacerdoce saint, présentant des offrandes spirituelles
que Dieu pourra accepter à cause du Christ Jésus ... Oui, c'est
vous qui êtes la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le
peuple qui appartient à Dieu; vous êtes donc chargés
d'annoncer les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres
à son admirable lumière ...» (1 P 2, 4-5. 9).
C'est là un nouvel aspect de la grâce et de la dignité
du baptême: les fidèles laïcs participent, pour leur part, à
la triple fonction de Jésus-Christ: sacerdotale, prophétique et
royale. C'est un aspect qui, certes, n'a jamais été négligé
par la tradition vivante de l'Eglise, comme on le voit, par exemple, dans
l'explication du Psaume 26 que nous présente Saint Augustin: «David
reçut l'onction royale. En ce temps-là, il n'y avait à la
recevoir que le roi et le prêtre. Ces deux personnes préfiguraient
le futur roi-prêtre unique, le Christ (le mot «Christ» vient de «chrisma»,
qui signifie «onction»). Et notre chef n'a pas été seul à
recevoir l'onction, mais nous aussi, qui sommes son corps, nous l'avons reçue
avec Lui ... Voilà pourquoi l'onction est donnée à tous les
chrétiens, alors que dans l'Ancien Testament elle n'était le fait
que de deux personnes seulement. Que nous soyons le corps du Christ, cela
ressort clairement du fait que nous avons tous reçu l'onction et qu'en
Lui nous sommes oints (christi) et Christ, parce que, d'une certaine
manière, la tête et le corps forment le Christ dans son intégrité»(19).
Dans le sillage du Concile Vatican II(20), dès le début de mon
service pastoral, j'ai tenu à exalter la dignité sacerdotale,
prophétique et royale de tout le Peuple de Dieu: «Celui qui est né
de la Vierge Marie _ disais-je _ le fils du charpentier, à ce qu'on
croyait, le Fils du Dieu vivant, comme le proclamait Pierre, est venu pour faire
de nous tous "un royaume de prêtres". Le Concile Vatican II nous
a rappelé le mystère de ce pouvoir et aussi le fait que la mission
du Christ, Prêtre, Prophète-Maître, Roi, se poursuit dans
l'Eglise. Tous, le Peuple de Dieu tout entier, participent à cette triple
mission»(21).
Par cette Exhortation, nous voulons inviter encore une fois les fidèles
laïcs à relire, à méditer et à assimiler avec
intelligence et amour l'enseignement si fécond et si riche du Concile qui
touche à leur participation à la triple fonction du Christ(22).
Voici à présent une brève synthèse des éléments
essentiels de cet enseignement.
Les fidèles laïcs participent à l'office sacerdotal,
par lequel Jésus s'est offert Lui-même sur la Croix et continue
encore à s'offrir dans la célébration de l'Eucharistie à
la gloire du Père pour le salut de l'humanité. Incorporés à
Jésus-Christ, les baptisés sont unis à Lui et à son
sacrifice par l'offrande d'eux-mêmes et de toutes leurs activités
(cf. Rm 12, 1-2). Parlant des fidèles laïcs, le Concile déclare:
«Toutes leurs activités, leurs prières et leurs entreprises
apostoliques, leur vie conjugale et familiale, leurs labeurs quotidiens, leurs détentes
d'esprit et de corps, s'ils sont vécus dans l'Esprit de Dieu, et même
les épreuves de la vie, pourvu qu'elles soient patiemment supportées,
tout cela devient offrandes spirituelles agréables à Dieu par Jésus-Christ
(cf. 1 P 2, 5); et dans la célébration eucharistique ces
offrandes rejoignent l'oblation du Corps du Seigneur pour être offertes en
toute piété au Père. C'est ainsi que les laïcs
consacrent à Dieu le monde lui-même, rendant partout à Dieu
dans la sainteté de leur vie un culte d'adoration»(23).
La participation à l'office prophétique du Christ «qui
proclame, par le témoignage de sa vie et la vertu de sa parole, le
royaume du Père»(24), habilite et engage les fidèles laïcs
à recevoir l'Evangile dans la foi, et à l'annoncer par la parole
et par les actes, sans hésiter à dénoncer courageusement le
mal. Unis au Christ, «le grand prophète» (Lc 7, 16), et
constitués dans l'Esprit «témoins» du Christ ressuscité,
les fidèles laïcs sont rendus participants autant au sens de la foi
surnaturelle de l'Eglise qui «ne peut se tromper dans la foi»(25) qu'à
la grâce de la parole (cf. Ac 2, 17-18; Ap 19, 10); ils
sont au surplus appelés à faire briller la nouveauté et la
force de l'Evangile dans leur vie quotidienne, familiale et sociale, comme aussi
à exprimer, avec patience et courage, dans les difficultés de l'époque
présente leur espérance de la gloire «même à
travers les structures de la vie du siècle»(26).
Par leur appartenance au Christ, Seigneur et Roi de l'Univers, les fidèles
laïcs participent à son office royal, et sont appelés
par Lui au service du Royaume de Dieu et à sa diffusion dans l'histoire.
Ils vivent la royauté chrétienne tout d'abord par le combat
spirituel qu'ils mènent pour détruire en eux le règne du péché
(cf. Rm 6, 12) et ensuite par le don d'eux-mêmes pour servir, dans
la charité et dans la justice, Jésus Lui-même, présent
en tous ses frères, surtout dans les plus petits (cf. Mt 25, 40).
Mais les fidèles laïcs sont appelés en particulier à
redonner à la création toute sa valeur originelle. En liant la création
au bien véritable de l'homme par une activité soutenue par la vie
de la grâce, ils participent à l'exercice du pouvoir par lequel Jésus
Ressuscité attire à Lui toutes les choses et les soumet, en même
temps qu'Il se soumet Lui-même, au Père, de sorte que Dieu soit
tout en tous (cf. Jn 12, 32; 1 Co 15, 28).
La participation des laïcs à la triple fonction de Jésus
Prêtre, Prophète et Roi, trouve d'abord sa racine dans l'onction du
Baptême, puis son développement dans la Confirmation et son achèvement
et son soutien dans l'Eucharistie. C'est une participation qui est donnée,
il est vrai, à chaque fidèle laïc, mais en tant
qu'ils forment l'unique Corps du Christ: en effet, Jésus
enrichit de ses dons l'Eglise elle-même parce que l'Eglise est son Corps
et son Epouse. Ainsi c'est en tant que membre de l'Eglise que chacun
participe à la triple fonction du Christ, comme l'enseigne clairement
l'apôtre Pierre; il appelle, en effet, les baptisés «la race
choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple qui appartient à
Dieu» (1 P 2, 9). Et c'est justement parce qu'elle découle
de la communion ecclésiale, que cette participation des fidèles
laïcs à la triple fonction du Christ exige d'être vécue
et réalisée dans la communion et pour la
croissance de cette communion même. Saint Augustin écrit: «De
même que nous nous appelons tous chrétiens (christiani) en
raison de l'onction (chrisma) mystique, de même nous nous appelons
tous prêtres, parce que nous sommes membres de l'unique Prêtre»(27).
Les fidèles laïcs et le caractère séculier
15. La nouveauté chrétienne est le fondement et le titre de l'égalité
de tous ceux qui sont les baptisés dans le Christ, de tous les membres du
Peuple de Dieu: «Commune est la dignité des membres du fait de leur
régénération dans le Christ; commune la grâce
d'adoption filiale; commune la vocation à la perfection; il n'y a qu'un
salut, une espérance, une charité sans division»(28). En
vertu de cette dignité baptismale commune, le fidèle laïc est
co-responsable, avec tous les ministres ordonnés et avec les religieux et
les religieuses, de la mission de l'Eglise.
Mais cette dignité baptismale commune revêt chez le fidèle
laïc une modalité qui le distingue, sans toutefois l'en séparer,
du prêtre, du religieux, de la religieuse. Le Concile Vatican II a
indiqué que cette modalité se trouve dans le caractère séculier:
«Le caractère séculier est le caractère propre et
particulier des laïcs»(29).
Pour saisir de façon complète, adaptée et spécifique,
la condition ecclésiale du fidèle laïc, il faut approfondir
la portée théologique du caractère séculier, à
la lumière du dessein salvifique de Dieu et du mystère de
l'Eglise.
Comme l'affirme Paul VI, l'Eglise «a une authentique dimension séculière,
inhérente à sa nature intime et à sa mission, dont la
racine plonge dans le mystère du Verbe Incarné, et qui s'est réalisée
sous des formes diverses pour ses membres»(30).
L'Eglise, en effet, vit dans ce monde, même si elle n'est pas de ce
monde (cf. Jn 17, 16), et elle est envoyée pour continuer
l'oeuvre rédemptrice de Jésus-Christ; cette oeuvre, «qui
concerne essentiellement le salut des hommes, embrasse aussi le renouvellement
de tout l'ordre temporel»(31).
Il est certain que tous les membres de l'Eglise participent à
sa dimension séculière; mais cela de façons diverses.
En particulier la participation des fidèles laïcs a une modalité
de réalisation et de fonction, qui, selon le Concile, leur est «propre
et particulière»: c'est cette modalité que l'on désigne
du nom de «caractère séculier»(32).
Dans le concret, le Concile parle de la condition des fidèles laïcs
en la désignant, avant tout, comme le lieu où leur est adressé
l'appel de Dieu: «C'est là qu'ils sont appelés»(33).
Il s'agit ici d'un «lieu» présenté en termes dynamiques:
les fidèles laïcs «vivent au milieu du siècle, c'est-à-dire
engagés dans tous les divers devoirs et travaux du monde, dans les
conditions ordinaires de la vie familiale et sociale dont leur existence est
comme tissée»(34). Ce sont des personnes qui vivent une vie normale
dans le monde, étudient, travaillent, créent des rapports amicaux,
sociaux, professionnels, culturels. Le Concile ne considère pas
simplement leur condition comme un cadre extérieur et un
environnement, mais bien comme une réalité destinée à
trouver en Jésus-Christ la plénitude de son sens(35). Il va même
jusqu'à affirmer que «le Verbe Incarné en personne a voulu
entrer dans le jeu de cette solidarité... Il a sanctifié les liens
humains, notamment ceux de la famille, source de la vie sociale. Il s'est
volontairement soumis aux lois de sa patrie. Il a voulu mener la vie même
d'un artisan de son temps et de sa région»(36).
Le «monde» devient ainsi le milieu et le moyen de la vocation
chrétienne des fidèles laïcs, parce qu'il est lui-même
destiné à glorifier Dieu le Père dans le Christ. Le Concile
peut dès lors indiquer le sens propre et particulier de l'appel de Dieu
qui s'adresse aux fidèles laïcs. Ils ne sont pas invités à
abandonner la position qu'ils occupent dans le monde. Le baptême, en
effet, ne les retire pas du monde (comme le souligne l'apôtre Paul: «Que
chacun, mes frères, reste devant Dieu dans la condition où il se
trouvait quand il a été appelé» [1 Co 7, 24]);
mais il leur confie une vocation qui concerne justement leur situation dans le
monde: les fidèles laïcs, en effet, sont «appelés
par Dieu à travailler comme du dedans à la sanctification du
monde, à la façon d'un ferment, en exerçant leurs
propres charges sous la conduite de l'esprit évangélique, et pour
manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie,
rayonnant de foi, d espérance et de charité»(37). Ainsi, l'être
et l'agir dans le monde sont pour les fidèles laïcs une réalité
non seulement anthropologique et sociologique, mais encore et spécifiquement
théologique et ecclésiale. Dans leur situation au milieu du monde,
en effet, Dieu manifeste son dessein et leur communique leur vocation particulière
de «chercher le règne de Dieu précisément à
travers la gérance des choses temporelles qu'ils ordonnent selon Dieu»(38).
C'est précisément dans cette optique que les Pères du
Synode ont déclaré: «Le caractère séculier du
fidèle laïc n'est donc pas à définir seulement dans un
sens sociologique, mais surtout en un sens théologique. Le caractère
séculier doit s'entendre à la lumière de l'acte créateur
et rédempteur de Dieu, qui a confié le monde aux hommes et aux
femmes, pour qu'ils participent à l'oeuvre de la création, qu'ils
libèrent la création elle-même de l'influence du péché
et qu'ils se sanctifient dans le mariage ou dans le célibat, dans la
famille, dans la profession et dans les différentes activités
sociales»(39).
La condition ecclésiale des fidèles laïcs est définie
dans sa racine à partir de la nouveauté chrétienne et
caractérisée par son caractère séculier(40).
Les images évangéliques du sel, de la lumière et du
levain, bien qu'elles s'adressent indistinctement à tous les disciples de
Jésus, s'appliquent de façon toute spéciale aux fidèles
laïcs. Ce sont des images merveilleusement significatives, parce qu'elles
traduisent non seulement l'insertion profonde et la participation totale des fidèles
laïcs sur la terre, dans le monde, dans la communauté humaine, mais
surtout la nouveauté et l'originalité d'une insertion et d'une
participation destinées à la diffusion de l'Evangile qui sauve.
Appelés a la sainteté
16. La dignité des fidèles laïcs se révèle à
nous dans sa plénitude si nous examinons la vocation première
et fondamentale que le Père offre en Jésus-Christ par l'intermédiaire
de l'Esprit à chacun d'eux: la vocation à la sainteté,
c'est-à-dire à la perfection de la charité. Le saint est le
témoignage le plus éclatant de la dignité conférée
au disciple du Christ.
Sur la vocation universelle à la sainteté, le Concile Vatican
II s'est exprimé en termes lumineux. On peut affirmer que c'est
l'orientation principale qui a été fixée pour les fils et
les filles de l'Eglise, par ce Concile voulu pour le renouvellement évangélique
de la vie chrétienne(41). Cette orientation n'est pas une simple
exhortation morale, mais une excigence incontournable du mystère de
l'Eglise: l'Eglise est la Vigne choisie, par le moyen de laquelle les
sarments vivent et grandissent de la sève même du Christ, sainte et
sanctifiante; elle est le Corps mystique dont les membres participent à
la même vie de sainteté que la tête, qui est le Christ; elle
est l'Epouse aimée du Seigneur Jésus, qui s'est livré pour
la sanctifier (cf. Ep 5, 25 et suiv.). L'Esprit Saint qui sanctifia la
nature humaine de Jésus dans le sein virginal de Marie (cf. Lc 1,
35) est le même Esprit qui demeure et opère dans l'Eglise pour lui
communiquer la sainteté du Fils de Dieu fait homme.
Il est aujourd'hui plus urgent que jamais que tous les chrétiens
reprennent le chemin du renouveau évangélique, recevant avec générosité
l'invitation de l'Apôtre à «être saints dans toute la
conduite» (1 P 1, 15). Le Synode extraordinaire de 1985, vingt ans
après la clôture du Concile, a fort à propos insisté
sur cette urgence: «Etant donné que l'Eglise dans le Christ est mystère,
elle doit être considérée comme un signe et un instrument de
sainteté. Les saints et les saintes ont toujours été source
et origine de renouvellement dans les moments les plus difficiles de l'histoire
de l'Eglise. Aujourd'hui nous avons un besoin très grand de saints; nous
devons en demander au Seigneur avec insistance»(42).
Tous, dans l'Eglise, précisément parce qu'ils sont ses
membres, reçoivent et donc partagent la vocation commune à la
sainteté. De plein droit, et sans aucune différence avec les
autres membres de l'Eglise, les fidèles laïcs sont appelés à
la sainteté: «L'appel à la plénitude de la vie chrétienne
et à la perfection de la charité s'adresse à tous ceux qui
croient au Christ, quels que soient leur état ou leur rang»(43); «Tous
les fidèles du Christ sont donc invités et obligés à
poursuivre la sainteté et la perfection de leur état»(44).
La vocation à la sainteté plonge ses racines dans le
Baptême et elle est réactivée par les autres sacrements;
principalement par l'Eucharistie: revêtus de Jésus-Christ et abreuvés
de son Esprit, les chrétiens sont «saints», et sont, de ce
fait, habilités et engagés à manifester la sainteté
de leur être dans la sainteté de tout leur agir. L'apôtre
Paul ne se lasse pas d'engager tous les chrétiens à vivre «comme
il convient à des saints» (Ep 5, 3).
La vie selon l'Esprit, dont le fruit est la sanctification (Rm 6,
22; cf. Ga 5, 22), suscite en tous les baptisés et en
chacun d'eux le désir et l'exigence de suivre et d'imiter Jésus-Christ,
en accueillant ses Béatitudes, en écoutant et méditant la
parole de Dieu, en participant de façon consciente et active à la
vie liturgique et sacramentelle de l'Eglise, en s'adonnant à la prière
individuelle, familiale et communautaire, en s'ouvrant à la faim et à
la soif de justice, en pratiquant le commandement de l'amour dans toutes les
circonstances de la vie et dans le service auprès de leurs frères,
spécialement de ceux qui sont humbles, pauvres et souffrants.
Se sanctifier dans le monde
17. La vocation des fidèles laïcs à la sainteté
exige que la vie selon l'Esprit s'exprime de façon particulière
dans leur insertion dans les réalités temporelles et dans
leur participation aux activités terrestres. C'est encore l'Apôtre
qui nous y engage: «Tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce
soit toujours au nom du Seigneur Jésus-Christ, en offrant par Lui votre
action de grâce à Dieu le Père» (Col 3, 17).
Appliquant les paroles de l'Apôtre aux fidèles laïcs, le
Concile affirme de façon très ferme: «Ni le soin de leur
famille, ni les affaires temporelles ne doivent être étrangers à
leur spiritualité»(45). Après eux, les Pèrès du
Synode ont déclaré: «L'unité de la vie des fidèles
laïcs est d'une importance extrême: ils doivent, en effet, se
sanctifier dans la vie ordinaire, professionnelle et sociale. Afin qu'ils
puissent répondre à leur vocation, les fidèles laïcs
doivent donc considérer leur vie quotidienne comme une occasion d'union à
Dieu et d'accomplissement de sa volonté, comme aussi de service envers
les autres hommes, en les portant jusqu'à la communion avec Dieu dans le
Christ»(46).
La vocation à la sainteté doit être perçue et vécue
par les fidèles laïcs, moins sous un aspect d'obligation exigeante
et incontournable, que comme un signe lumineux de l'amour infini du Père
qui les a régénérés à sa vie de sainteté.
Une pareille vocation, dans ces conditions, doit se définir comme un élément
essentiel et indissociable de la nouvelle vie baptismale, et par conséquent
comme un élément constitutif de leur dignité. En même
temps, la vocation à la sainteté est intimement liée à
la mission et à la responsabilité qui sont confiées aux
fidèles laïcs dans l'Eglise et dans le monde. En effet, la sainteté
vécue, tout en provenant de la participation à la vie de sainteté
de l'Eglise, représente aussi par elle-même une première et
fondamentale contribution à l'édification de l'Eglise en tant que «Communion
des Saints». Devant les yeux éclairés par la foi s'ouvre un
spectacle merveilleux: celui de tant de fidèles laïcs, hommes et
femmes, qui, précisément dans leur vie et leur activité de
chaque jour, souvent inaperçus ou parfois incompris, méconnus des
grands de la terre mais regardés avec amour par le Père, sont des
ouvriers qui travaillent inlassablement dans la Vigne du Seigneur, des artisans
humbles et grands à la fois _ assurément par la puissance de la grâce
de Dieu _ de la croissance du Royaume de Dieu au cours de l'histoire.
La sainteté est ensuite, il faut le reconnaître, une base
essentielle et une condition absolument irremplaçable pour
l'accomplissement de la mission de salut de l'Eglise. C'est la sainteté
de l'Eglise qui est la source secrète et la mesure infaillible de son
activité apostolique et de son élan missionnaire. C'est seulement
dans la mesure où l'Eglise, Epouse du Christ, se laisse aimer de Lui, et
L'aime en retour, qu'elle devient Mère féconde dans l'Esprit.
Revenons à l'image biblique: la naissance et l'expansion des sarments
dépendent de leur insertion dans la vigne: «De même que le
sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s'il ne demeure pas sur
la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. Moi, je
suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je
demeure, celui-là donne beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne
pouvez rien faire» (Jn 15, 4-5).
Tout naturellement il faut rappeler ici la proclamation solennelle de fidèles
laïcs, hommes et femmes, au rang de bienheureux et de saints, qui a été
faite durant le temps du Synode. Le peuple de Dieu tout entier, les fidèles
laïcs en particulier, peut trouver en eux de nouveaux modèles de
sainteté et de nouveaux témoins de vertus héroïques,
pratiquées dans des conditions communes et ordinaires de la vie. Comme
l'ont affirmé les Pères du Synode: «Les Eglises locales et
surtout celles qu'on appelle les jeunes Eglises doivent discerner attentivement
parmi leurs propres membres les hommes et les femmes qui ont donné dans
de telles conditions (les conditions quotidiennes du monde et de l'état
conjugal) le témoignage de la sainteté et qui peuvent servir
d'exemple aux autres, afin que, si le cas se présente, ils soient proposés
pour la béatification et la canonisation»(47).
Au terme de ces réflexions, destinées à définir
la condition ecclésiale du fidèle laïc, nous revient à
la mémoire la célèbre interpellation de Saint Léon
le Grand: «Reconnais, ô Chrétien, ta dignité»(48).
C'est ce que dit aussi Saint Maxime, évêque de Turin, en
s'adressant à ceux qui avaient reçu le baptême: «Considérez
l'honneur qui vous est fait dans ce mystère!»(49). Tous les baptisés
sont invités à écouter une fois encore les paroles de Saint
Augustin: «Réjouissons-nous et remercions: nous sommes devenus non
seulement des chrétiens, mais le Christ ... Soyez dans la stupeur et la
joie: nous sommes devenus Christ!»(50).
La dignité de chrétien, source de l'égalité de
tous les membres de l'Eglise, garantit et promeut l'esprit de communion et de
fraternité, et, en même temps, elle devient la source secrète
et puissante du dynamisme apostolique et missionnaire des fidèles laïcs.
C'est une dignité exigeante, la dignité des ouvriers appelés
par le Seigneur à travailler à sa vigne: «A tous les laïcs
_ lisons-nous dans les Actes du Concile _ incombe la noble charge de travailler
à ce que le dessein divin de salut parvienne de plus en plus à
tous les hommes de tous les temps et de toute la terre»(51).
CHAPITRE II
TOUS SARMENTS DE L'UNIQUE VIGNE
La participation des fidèles
laïcs
à la vie de l'Eglise-Communion
Le mystère de l'Eglise-Communion
18. Ecoutons de nouveau les paroles de Jésus: «Moi, je suis la
vraie vigne, et mon Père est le vigneron ... Demeurez en moi, comme
moi en vous» (Jn 15, 1-4).
Par ces simples paroles nous est révélée la communion
mystérieuse qui lie en une parfaite unité le Seigneur et ses
disciples, le Christ et les baptisés: une communion vivante et
vivifiante, par laquelle les chrétiens ne s'appartiennent pas à
eux-mêmes, mais sont la propriété du Christ, comme les
sarments unis à la vigne.
La communion des chrétiens avec Jésus a pour modèle,
source et fin la communion même du Fils avec le Père dans le don de
l'Esprit Saint: unis au Fils dans le lien d'amour de l'Esprit, les chrétiens
sont unis au Père.
Jésus continue: «Moi, je suis la vigne, et vous, les
sarments» (Jn 15, 5). De la communion des chrétiens avec
le Christ découle la communion des chrétiens entre eux; tous sont
les sarments de la Vigne unique, qui est le Christ. En cette communion
fraternelle le Seigneur Jésus présente le reflet merveilleux et la
participation mystérieuse à la vie intime d'amour du Père,
du Fils et de l'Esprit Saint. Pour cette communion, Jésus prie: «Que
tous, ils soient un, comme Toi, Père, Tu es en moi, et moi en Toi. Qu'ils
soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que Tu m'as envoyé»
(Jn 17, 21).
Cette communion est le mystère même de l'Eglise, comme
le rappelle le Concile Vatican II, par le mot bien connu de Saint Cyprien: «L'Eglise
universelle apparaît comme "un peuple qui tire son unité de
l'unité du Père et du Fils et de l'Esprit Saint"»(52).
Ce mystère de l'Eglise-Communion nous est rappelé au début
de la célébration eucharistique, quand le prêtre nous
accueille par le salut de l'apôtre Paul: «Que la grâce du
Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion de l'Esprit Saint
soient avec vous tous» (2
Co 13, 13).
Après avoir dessiné la «figure» des fidèles
laïcs en exprimant leur dignité, il nous faut à présent
réfléchir sur leur mission et leur responsabilité dans
l'Eglise et dans le monde: mais cela ne peut se comprendre valablement que dans
le contexte vivant de l'Eglise-Communion.
Le Concile et l'ecclésiologie de communion
19. Telle est effectivement l'idée centrale que l'Eglise a remise en
lumière pour se définir elle-même dans le Concile Vatican
II, comme nous l'a rappelé le Synode extraordinaire de 1985, qui s'est
tenu vingt ans après le Concile: «L'ecclésiologie de
communion est l'idée centrale et fondamentale des documents du Concile.
La koinonia-communion, fondée sur la Sainte Ecriture, est mise à
l'honneur dans l'Eglise primitive, et dans les Eglises orientales jusqu'à
nos jours. Voilà pourquoi le Concile Vatican II a travaillé intensément
afin que l'Eglise soit plus clairement conçue comme une communion et que
ce concept soit traduit concrètement dans la vie. Que signifie donc ce
mot complexe de "communion"? Il s'agit fondamentalement de la
communion avec Dieu par l'intermédiaire de Jésus-Christ, dans
l'Esprit Saint. Cette communion s'obtient par la parole de Dieu et par les
sacrements. Le Baptême est la porte et le fondement de la communion dans
l'Eglise. L'Eucharistie est la source et le sommet de toute la vie chrétienne
(cf. LG 11). La communion au Corps eucharistique du Christ signifie et
produit, en d'autres termes édifie, l'intime communion de tous les fidèles
dans le Corps du Christ qui est l'Eglise (1 Co 10, 16)»(53).
Au lendemain du Concile, Paul VI s'adressait aux fidèles en ces
termes: «L'Eglise est une communion. Que signifie ici ce mot communion? Je
vous renvoie au passage du catéchisme qui parle de la communion des
Saints. Eglise veut dire communion des Saints. Et communion des Saints
signifie une double participation vitale: l'incorporation des chrétiens à
la vie du Christ, et la circulation de la même charité dans toute
la communauté des fidèles, en ce monde et en l'autre. Union au
Christ et dans le Christ; et union entre les chrétiens dans l'Eglise»(54).
Les images bibliques, par lesquelles le Concile a voulu nous introduire à
la contemplation du mystère de l'Eglise, mettent en lumière la réalité
de l'Eglise-Communion dans son indivisible dimension de communion des chrétiens
avec le Christ et de communion des chrétiens entre eux. Ces images sont
celles de la bergerie, du troupeau, de la vigne, de l'édifice spirituel,
de la cité sainte(55). C'est surtout l'image du corps, présentée
par l'apôtre Paul, dont la doctrine toujours vivante et attirante anime de
nombreuses pages du Concile(56). S'inspirant de toute l'histoire du salut, le
Concile présente aussi l'Eglise comme Peuple de Dieu: «Le
bon vouloir de Dieu a été que les hommes ne reçoivent pas
la sanctification et le salut séparément, hors de tout lien
mutuel; Il a voulu au contraire faire d'eux un peuple qui Le connaîtrait
selon la vérité et Le servirait dans la sainteté»(57).
Dès les premières lignes, la Constitution Lumen gentium résume
admirablement cette doctrine: «L'Eglise est, dans le Christ, en quelque
sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de
l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain»(58).
La réalité de l'Eglise-Communion est, dès lors,
partie intégrante, bien mieux, elle représente le contenu
central du «Mystère», c'est à-dire du dessein divin
du salut de l'humanité. Voilà pourquoi la communion ecclésiale
ne peut se traduire parfaitement si on n'y voit qu'une réalité
simplement sociologique et psychologique. L'Eglise-Communion est le peuple «nouveau»,
le peuple «messianique», le peuple qui «a pour chef le Christ ...
La condition de ce peuple, c'est la dignité et la liberté des
enfants de Dieu ... Sa loi c'est le commandement nouveau d'aimer comme le Christ
Lui-même nous a aimés ... Sa destinée enfin, c'est le
Royaume de Dieu ... et ce peuple est constitué par le Christ en une
communion de vie, de charité et de vérité»(59). Les
liens qui unissent les membres du nouveau Peuple entre eux _ et d'abord avec le
Christ _ ne sont Pas ceux de la «chair» et du «sang», mais
bien ceux de l'esprit, plus précisément ceux de l'Esprit Saint,
que reçoivent tous les baptisés (cf. Jl 3, 1).
En effet cet Esprit qui de toute éternité est le lien de la
Trinité, une et indivise, cet Esprit qui «dans la plénitude
des temps» (Ga 4, 4) unit indissolublement la chair humaine au Fils
de Dieu, ce même Esprit est au cours des générations chrétiennes
la source ininterrompue et inépuisable de la communion dans l'Eglise et
de l'Eglise.
Une communion organique:
diversité et complémentarité
20. La communion ecclésiale se présente, pour être plus
précis, comme une communion «organique», analogue à
celle d'un corps vivant et agissant: elle se caractérise, en effet, par
la présence simultanée de la diversité et de la
complémentarité des vocations et conditions de vie, des
ministères, des charismes et des responsabilités. Grâce à
cette diversité et complémentarité, chacun des fidèles
laïcs se trouve en relation avec le corps tout entier et, au corps,
il apporte sa propre contribution.
Sur la communion organique du Corps mystique du Christ, l'apôtre Paul
insiste de façon toute particulière; écoutons ici, une fois
encore, son enseignement si riche, dans la synthèse que le Concile en a
tracée: Jésus-Christ, lisons-nous dans la Constitution Lumen
gentium, «en communiquant son Esprit à ses frères, qu'Il
rassemblait de toutes les nations, a fait d'eux, mystiquement, comme son Corps.
Dans ce Corps, la vie du Christ se répand chez les croyants... Comme tous
les membres du corps humain, malgré leur multiplicité, ne forment
cependant qu'un seul corps, ainsi les fidèles dans le Christ (cf. 1
Co 12, 12). Dans le travail d'édification du Corps du Christ, règne
également une diversité de membres et de fonctions. Unique est
l'Esprit, qui distribue ses dons variés pour le bien de l'Eglise à
la mesure de ses richesses et des exigences des services (cf. 1 Co 12,
1-11). Parmi ces dons, la grâce accordée aux Apôtres tient la
première place: l'Esprit Lui-même soumet à leur autorité
jusqu'aux bénéficiaires des charismes (cf. 1 Co 14). Le même
Esprit, qui est par lui-même principe d'unité dans le corps où
s'exerce sa vertu et où Il réalise la connexion intérieure
des membres, produit et stimule entre les fidèles la charité.
Aussi un membre ne peut souffrir sans que tous les membres souffrent avec lui;
un membre est-il à l'honneur? Tous les membres se réjouissent avec
lui (cf. 1 Co 12, 26)»(60).
C'est toujours le même et unique Esprit qui est le principe
dynamique de la variété et de l'unité dans l'Eglise et
de l'Eglise. Relisons la Constitution Lumen gentium: «Pour que nous
puissions nous renouveler en Lui (le Christ) incessamment (cf. Ep 4,
23), Il nous a donné Son Esprit qui, présent identique à
lui-même dans le chef et dans les membres, vivifie le corps entier,
l'unifie et le meut, si bien que son action a pu être comparée par
les saints Pères à la fonction que remplit dans le corps humain l'âme,
principe de vie»(61). Dans un autre texte, particulièrement dense et
précieux pour saisir «l'organicité» propre de la
communion ecclésiale même sous l'aspect de croissance incessante
vers la communion parfaite, le Concile écrit: «L'Esprit habite dans
l'Eglise et dans le coeur des fidèles comme dans un temple (cf. 1 Co
3, 16; 6, 19), en eux Il prie et atteste leur condition de fils de Dieu par
adoption (cf. Ga 4, 6; Rm 8, 15-16. 26). Cette Eglise qu'Il
introduit dans la vérité toute entière (cf. Jn 16,
13) et à laquelle Il assure l'unité dans la communion et le
service, Il la bâtit et la dirige grâce à la diversité
des dons hiérarchiques et charismatiques, Il l'orne de ses fruits (cf.
Ep 4, 11-12; 1 Co 12, 4; Ga 5, 22). Par la vertu de
l'Evangile, Il rageunit l'Eglise et Il la renouvelle sans cesse, l'acheminant à
l'union parfaite avec son Epoux. L'Esprit et l'Epouse, en effet, disent au
Seigneur Jésus: Viens! (cf. Ap 22, 17)»(62).
La communion ecclésiale est donc un don, un grand don de
l'Esprit Saint; les fidèles sont invités à le recevoir
avec reconnaissance et, en même temps, à vivre avec un grand
sentiment de responsabilité. Cela se réalise concrètement
par leur participation à la vie et à la mission de l'Eglise, au
service de qui les fidèles laïcs mettent leurs ministères et
leurs charismes variés et complémentaires.
Le fidèle laïc «n'a pas le droit de se renfermer sur lui-même,
en s'isolant spirituellement de la communauté, mais il doit vivre en un
partage continuel avec les autres, dans un sens très vif de fraternité,
dans la joie d'une égale dignité et dans l'intention de faire
fructifier avec les autres l'immense trésor reçu en héritage.
L'Esprit du Seigneur lui donne à lui, comme aux autres, des charismes
multiples, Il l'appelle à divers ministères et diverses charges,
Il lui rappelle, comme Il le rappelle aux autres pour leur rapport avec lui, que
ce qui le distingue, ce n'est pas un supplément de dignité,
mais une habilitation spéciale et complémentaire au service ...
C'est ainsi que les charismes, les ministères, les charges et les
services du fidèle laïc existent dans la comunion. Ce sont là
des richesses complémentaires pour le bien de tous, sous la sage conduite
des Pasteurs»(63).
Les ministères et les charismes,
dons de l'Esprit à
l'Eglise
21. Le Concile Vatican II présente les ministères et les
charismes comme des dons de l'Esprit Saint pour l'édification du Corps du
Christ et pour la mission en vue du salut du monde(64). L'Eglise, en effet, est
dirigée et guidée par l'Esprit Saint, qui distribue des dons variés,
hiérarchiques et charismatiques, à tous les baptisés, en
les appelant à être, chacun à sa façon, actifs et
co-responsables.
Considérons maintenant les ministères et les charismes en
examinant leurs rapports avec les fidèles laïcs et la participation
de ceux-ci à la vie de l'Eglise-Communion.
Ministères, offices et fonctions
Les ministères présents et opérants dans l'Eglise sont
tous, quoique sous des modalités diverses, une participation au ministère
de Jésus Christ, le bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis (cf.
Jn 10, 11), le serviteur humble et totalement sacrifié pour le salut
de tous (cf. Mc 10, 45). Paul est extrêmement explicite sur la
constitution ministérielle des Eglises apostoliques. Dans sa première
lettre aux Corinthiens, il écrit: «Parmi ceux que Dieu a placés
ainsi dans l'Eglise, il y a premièrement des apôtres, deuxièmement
des prophètes, troisièmement ceux qui sont chargés
d'enseigner ...» (1 Co 12, 28). Dans la Lettre aux Ephésiens,
nous lisons: «Chacun de nous a reçu le don de la grâce comme
le Christ nous l'a partagée ... Et les dons qu'Il a faits aux hommes, ce
sont d'abord les apôtres, puis les prophètes et les missionnaires
de l'Evangile, et aussi les pasteurs et ceux qui enseignent. De cette manière,
le peuple saint est organisé pour que les tâches du ministère
soient accomplies et que se construise le Corps du Christ. Au terme, nous
parviendrons tous ensemble à l'unité dans la foi et la vraie
connaissance du Fils de Dieu, à l'état d'homme parfait, à
la plénitude de la stature du Christ» (Ep 4, 7. 11-13; cf.
Rm 12, 4-8). Comme il ressort de ces textes et d'autres du Nouveau
Testament, les ministères, comme aussi les dons et les tâches ecclésiales,
sont multiples et variés.
Les ministères dérivant de l'Ordre
22. Dans l'Eglise nous rencontrons, en premier lieu, les ministères
ordonnés, c'est-à-dire les ministères qui dérivent
du sacrement de l'Ordre. Le Seigneur Jésus, en effet, choisit et établit
les Apôtres _ «germes du Nouvel Israël et en même temps
origine de la hiérarchie sacrée»(65) _ avec le mandat de Lui
susciter des disciples dans toutes les nations (cf. Mt 28, 19), de
former et de diriger le peuple sacerdotal. La mission des Apôtres, que le
Seigneur Jésus continue de confier aux pasteurs de son peuple, est un
vrai service, que la Sainte Ecriture désigne d'un terme significatif:
«diakonia», c'est-à-dire service, ministère. Les
ministres reçoivent du Christ ressuscité le charisme de l'Esprit
Saint, dans la succession apostolique ininterrompue, au moyen du sacrement de
l'Ordre: de Lui, ils reçoivent l'autorité et le pouvoir sacré
pour servir l'Eglise, agissant alors «in persona Christi Capitis» («au
nom du Christ-Tête en personne»(66), et pour la rassembler dans
l'Esprit Saint par le moyen de l'Evangile et des Sacrements.
Les ministères ordonnés sont une grâce immense pour la
vie et pour la mission de l'Eglise entière, avant même de l'être
pour telle ou telle personne en particulier. Ils sont la réalisation et
la manifestation d'une participation au sacerdoce du Christ, différente,
par sa nature et non simplement par son degré, de la participation donnée
par le Baptême et par la Confirmation à tous les fidèles.
D'autre part, le sacerdoce ministériel, comme l'a rappelé le
Concile Vatican II, a sa finalité essentielle dans le sacerdoce royal de
tous les fidèles et est orienté vers celui-ci(67).
Voilà pourquoi, en vue d'assurer et de faire grandir la communion
dans l'Eglise, en particulier en ce qui regarde les ministères divers et
complémentaires, les pasteurs doivent avoir la conviction la plus ferme
que leur ministère est ordonné au service de tout le peuple de
Dieu (cf. Hb 5, 1), et les fidèles laïcs, à
leur tour, doivent reconnaître que le sacerdoce ministériel est
absolument nécessaire pour leur vie dans l'Eglise et pour leur
participation à sa mission(68).
Ministères, offices et fonctions des laïcs
23. La mission salvifique de l'Eglise dans le monde est réalisée
non seulement par les ministres qui ont reçu le sacrement de l'Ordre,
mais aussi par tous les fidèles laïcs: ceux-ci, en effet, en vertu
de leur condition de baptisés et de leur vocation spécifique,
participent, dans la mesure propre à chacun, à la fonction
sacerdotale, prophétique et royale du Christ.
Les pasteurs, en conséquence, doivent reconnaître et promouvoir
les ministères, les offices et les fonctions des fidèles laïcs,
offices et fonctions qui ont leur fondement sacramentel dans le Baptême,
dans la Confirmation, et de plus, pour beaucoup d'entre eux, dans le
Mariage.
En outre, lorsque la nécessité ou l'utilité de l'Eglise
l'exigent, les pasteurs peuvent, selon les normes établies par le droit
universel, confier aux fidèles laïcs certains offices et certaines
fonctions qui, tout en étant liés à leur propre ministère
de pasteurs, n'exigent pas cependant le caractère de l'Ordre. Le Code de
Droit Canon prescrit: «Là où les nécessités de
l'Eglise le conseillent, et à défaut de ministres sacrés,
des laïcs peuvent, même sans être lecteurs ou acolytes, remplir
en suppléance telle ou telle de leurs fonctions: ministère de la
parole, présidence des prières liturgiques, administration du Baptême,
distribution de la Sainte Communion, suivant les normes du droit»(69). Il
faut remarquer toutefois que l'exercice d'une telle fonction ne fait pas du
fidèle laïc un pasteur: en réalité, ce qui
constitue le ministère, ce n'est par l'activité en elle-même,
mais l'ordination sacramentelle. Seul le sacrement de l'Ordre confère au
ministre ordonné une participation particulière à la
fonction du Christ Chef et Pasteur et à son sacerdoce éternel(70).
La fonction exercée en tant que suppléant tire sa légitimité
formellement et immédiatement de la délégation officielle
reçue des pasteurs et, dans l'exercice concret de cette fonction, le
suppléant est soumis à la direction de l'autorité ecclésiastique(71).
La récente Assemblée synodale a présenté un
panorama vaste et significatif de la situation ecclésiale en ce qui
concerne les ministères, offices et fonctions des baptisés. Les Pères
ont vivement manifesté leur estime pour la très importante
collaboration apostolique que les fidèles laïcs, hommes et femmes,
apportent à la vie de l'Eglise, par leurs charismes et par toute leur
activité en faveur de l'évangélisation, de la
sanctification et de l'animation chrétienne des réalités
temporelles. En même temps, on a beaucoup apprécié leur dévouement
habituel dans les communautés ecclésiales et leur généreuse
disponibilité à pratiquer des suppléances dans des
situations graves ou des besoins chroniques(72).
A la suite du renouveau liturgique promu par le Concile, les fidèles
laïcs eux-mêmes, ayant pris plus nettement conscience des tâches
qui leur reviennent dans l'assemblée liturgique et dans sa préparation,
se sont rendus largement disponibles pour leur célébration: la célébration
liturgique, en effet, est une action sacrée de toute l'assemblée
et non pas du seul clergé. Il est donc tout naturel que les actes qui ne
sont pas propres aux ministres ordonnés soient exécutés par
les fidèles laïcs(73). Une fois réalisée la
participation effective des fidèles laïcs dans l'action liturgique,
on en est venu ensuite spontanément à admettre aussi leur
participation à l'annonce de la Parole de Dieu et à la charge
pastorale(74).
Dans cette même Assemblée synodale cependant, à côté
de jugements positifs, les critiques n'ont pas manqué. Elles ont porté
sur l'usage indiscriminé du terme «ministère», sur la
confusion et le nivellement pratiqué entre le sacerdoce commun et le
sacerdoce ministériel, sur la non application des lois et des normes ecclésiastiques,
l'interprétation arbitraire du concept de «suppléance»,
la tendance à la «cléricalisation» des fidèles laïcs
et le risque de créer en fait une structure ecclésiale de service
parallèle à celle qui est fondée sur le sacrement de
l'Ordre.
Pour remédier, comme il se doit, à ces dangers, les Pères
synodaux ont insisté sur la nécessité d'exprimer
clairement, en fixant, au besoin, une terminologie plus précise(75),
autant
l'unité de la mission de l'Eglise, à laquelle participent
tous les baptisés, que la diversité substantielle du
ministère des pasteurs, qui est fondé sur le sacrement de l'Ordre,
diversité par rapport aux autres ministères, offices et fonctions
ecclésiales, fondées elles sur les sacrements du Baptême et
de la Confirmation.
Il est alors nécessaire, en premier lieu, que les pasteurs, en
reconnaissant et en conférant aux fidèles laïcs les divers
ministères, offices et fonctions, mettent le plus grand soin à les
instruire de la racine baptismale de ces tâches. Il est nécessaire,
ensuite, que les pasteurs veillent à éviter un recours facile et
abusif aux présumées «situations de nécessité»
ou de «sup pléance nécessaire», là où,
objectivement, ce n'est pas le cas, ou bien là où il est possible
d'y obvier par une programmation pastorale plus rationnelle.
Les différents offices et fonctions que les fidèles laïcs
peuvent légitimement exercer, dans la liturgie, dans la transmission de
la foi et dans les structures pastorales de l'Eglise, devront l'être en
conformité avec leur vocation laïque spécifique, différente
de celle des ministères sacrés. En ce sens, l'exhortation Evangelii
nuntiandi, qui a eu des conséquences si grandes et si bienfaisantes
pour l'éveil d'une collaboration diversifiée des fidèles laïcs
à la vie et à la mission évangélique de l'Eglise,
cette exhortation rappelle que «le champ propre de l'activité évangélisatrice
des laïcs, c'est le monde, vaste et compliqué, de la politique, de
la réalité sociale, de l'économie; comme aussi celui de la
culture, de la science et des arts, de la vie internationale, des instruments de
communication sociale; et encore d'autres réalités particulièrement
ouvertes à l'évangélisation, comme celle de l'amour, de la
famille, de l'éducation des enfants et des adolescents, le travail
professionnel, la souffrance. Plus il y aura de laïcs pénétrés
d'esprit évangélique, responsables de ces réalités
et explicitement engagés en ces réalités, compétents
dans le travail de leur développement et conscients de l'obligation qui
leur incombe de développer toute leur capacité chrétienne
souvent jusque là tenue cachée et étouffée, alors
plus ces réalités, sans rien perdre ni sacrifier de leur
coefficient humain, mais révélant une dimension transcendante
souvent ignorée, se trouveront au service de l'édification du
Royaume de Dieu, et donc du Salut en Jésus-Christ»(76).
Pendant les travaux du Synode, les Pères ont étudié
avec grande attention le Lectorat et l'Acolytat. Autrefois, dans
l'Eglise latine, ils n'étaient que les étapes spirituelles de
l'itinéraire vers les ministères ordonnés; le Motu proprio
de Paul VI Ministeria quaedam (15 août 1972) leur a conféré
un certain degré d'autonomie et de stabilité et la possibilité
d'être donnés aussi aux fidèles laïcs, mais aux hommes
seulement. C'est dans ce même sens que s'exprime le Code de Droit
Canon(77). Les Pères ont exprimé le désir que «le "Motu
proprio" Ministeria quaedam soit revu, en tenant compte de l'usage
des Eglises locales et surtout en précisant les critères selon
lesquels doivent être choisis les candidats à chaque ministère»(78).
En ce sens, une Commission spéciale a été constituée,
qui a pour but non seulement de répondre à ce désir
explicite des Pères synodaux, mais aussi et surtout d'étudier, de
manière approfondie, les divers problèmes théologiques,
liturgiques, juridiques et pastoraux soulevés par l'abondante floraison
actuelle des ministères confiés aux fidèles laïcs.
En attendant que la Commission ait conclu son étude, pour que la
pratique ecclésiale des ministères confiés aux fidèles
soit ordonnée et fructueuse, toutes les Eglises particulières
devront respecter fidèlement les principes théologiques rappelés
plus haut, en particulier la différence essentielle entre le sacerdoce
ministériel et le sacerdoce commun et, en conséquence, la différence
entre les ministères qui dérivent du sacrement de l'Ordre et les
ministères qui dérivent des sacrements de Baptême et de
Confirmation.
Les charismes
24. Le Saint Esprit, en confiant à l'Eglise-Communion les différents
ministères, l'enrichit d'autres dons et impulsions particulières,
appelés charismes. Ceux-ci peuvent prendre les formes les plus
diverses, soit comme expression de la liberté absolue de l'Esprit qui les
accorde, soit comme réponse aux multiples exigences de l'histoire de
l'Eglise. La description et la classification que nous fournissent de ces dons
les textes du Nouveau Testament sont un signe de leur grande variété:
«Chacun reçoit le don de manifester l'Esprit, en vue du bien. A
celui-ci est donné, grâce à l'Esprit, le langage de la
sagesse de Dieu; à un autre, toujours par l'Esprit, le langage de la
connaissance de Dieu; un autre reçoit, dans l'Esprit, le don de la foi;
un autre encore, des pouvoirs de guérison dans l'unique Esprit; un autre
peut faire des miracles; un autre est un prophète, un autre sait reconnaître
ce qui vient vraiment de l'Esprit; l'un reçoit le don de dire toutes
sortes de paroles mystérieuses, l'autre le don de les interpréter»
(1 Co 12, 7-10; cf. 1 Co 12, 4-6. 28-31; Rm 12,
6-8; 1 P 4, 10-11).
Extraordinaires ou simples et humbles, les charismes sont des grâces
de l'Esprit Saint qui ont, directement ou indirectement, une utilité
ecclésiale, ordonnés qu'ils sont à l'édification
de l'Eglise, au bien des hommes et aux besoins du monde.
De nos jours également, nous pouvons voir s'épanouir divers
charismes parmi les fidèles laïcs, hommes et femmes. Ils sont donnés
à une personne déterminée, mais ils peuvent être
partagés par d'autres, de sorte qu'ils se maintiennent à travers
le temps comme un héritage vivant et précieux, qui engendre une
affinité spirituelle particulière entre de nombreuses personnes.
C'est précisément au sujet de l'apostolat des laïcs que le
Concile Vatican II écrit: «Pour l'exercice de cet apostolat, le
Saint Esprit qui sanctifie le peuple de Dieu par les sacrements et le ministère
accorde en outre aux fidèles des dons particuliers (cf. 1 Co
12, 7), les "répartissant à chacun comme Il l'entend"
(cf. 1 Co 12, 11), pour que tous et "chacun selon la grâce reçue,
se mettant au service des autres, soient eux-mêmes de bons intendants de
la grâce multiforme de Dieu" (1 P 4, 10), en vue de l'édification
du Corps tout entier dans la charité (cf. Ep 4, 16)»(79).
Selon la logique du dynamisme généreux qui les a fait jaillir,
les dons du Saint Esprit exigent de tous ceux qui les ont reçus qu'ils
les exercent pour la croissance de toute l'Eglise, comme nous le rappelle le
Concile(80).
Les charismes sont à accueillir avec reconnaissance par celui
qui les reçoit, mais aussi par tous les membres de l'Eglise. Ils sont, en
effet, une merveilleuse richesse de grâce pour la vitalité
apostolique et pour la sainteté de tout le Corps du Christ; pourvu
cependant qu'il s'agisse de dons qui proviennent véritablement de
l'Esprit Saint et qu'ils soient exercés de façon pleinement
conforme aux impulsions authentiques de ce même Esprit. C'est dans ce sens
qu'apparaît toujours plus nécessaire le discernement des
charismes. En réalité, comme l'ont déclaré les Pères
du Synode, «l'action de l'Esprit Saint, qui souffle où il veut,
n'est pas toujours facile à distinguer ni à recevoir. Nous savons
que Dieu agit en tous les fidèles chrétiens et nous avons bien
conscience des bienfaits qui procèdent des charismes à la fois en
faveur de chacun et pour toute la communauté chrétienne.
Toutefois, nous avons également conscience de la puissance du péché
et de ses efforts pour semer le trouble et la confusion dans la vie des fidèles
et des communautés»(81).
Voilà pourquoi aucun charisme ne dispense de la référence
et de la soumission aux Pasteurs de l'Eglise. De façon très
claire le Concile écrit: «C'est à ceux qui ont la charge de
l'Eglise de porter un jugement sur l'authenticité de ces dons et sur leur
usage bien entendu. C'est à eux qu'il convient spécialement, non
pas d'éteindre l'Esprit, mais de tout éprouver pour retenir ce qui
est bon (cf. 1 Th 5, 12. 19-21)»(82), afin que tous les charismes
coopèrent, dans leur diversité et leur complémentarité,
au bien commun(83).
La participation des fidèles laïcs à la vie de
l'Eglise
25. Les fidèles laïcs participent à la vie de l'Eglise
non seulement en exerçant leurs ministères et leurs charismes,
mais de bien d'autres façons encore.
Cette participation trouve son expression primordiale et nécessaire
dans la vie et la mission des Eglises particulières, les Diocèses,
où «est vraiment présente et agissante l'Eglise du Christ,
une, sainte, catholique et apostolique»(84).
Eglises particulières et Eglise universelle
Pour une juste participation à la vie de l'Eglise, il est de toute
urgence que les fidèles laïcs aient une vision claire et précise
de l'Eglise particulière dans sa relation avec l'Eglise universelle.
L'Eglise particulière n'est pas le fruit d'une fragmentation de l'Eglise
universelle, pas plus que l'Eglise universelle n'est simplement la somme des
Eglises particulières; ce qui les unit entre elles, au contraire, c'est
un lien vivant, essentiel et permanent, en tant que l'Eglise universelle existe
et se manifeste dans les Eglises particulières. C'est pourquoi le Concile
affirme que les Eglises particulières «sont formées à
l'image de l'Eglise universelle, c'est en elles et à partir d'elles
qu'existe l'Eglise Catholique, une et unique»(85).
Le Concile encore stimule les fidèles laïcs à vivre
activement leur appartenance à l'Eglise particulière, tout en
assumant une inspiration toujours plus «catholique». «Les laïcs
développeront sans cesse le sens du diocèse _ lisons-nous dans le
Décret sur l'apostolat des laïcs _ dont la paroisse est comme une
cellule; ils seront toujours prompts à l'invitation de leur pasteur à
participer aux initiatives du diocèse. De plus, pour répondre aux
nécessités des villes et des régions rurales, ils ne
borneront pas leur coopération aux limites de la paroisse ou du diocèse,
mais ils s'efforceront de l'élargir au plan interparoissial, interdiocésain,
national et international: d'autant plus que l'accroissement constant des
migrations de population, la multiplication des liens mutuels, la facilité
des communications ne permettent plus à une partie de la société
de demeurer repliée sur elle-même. Les laïcs se préoccuperont
donc des exigences du Peuple de Dieu répandu sur toute la terre»(86).
Le dernier Synode a demandé, dans ce même ordre d'idées,
que l'on favorise la création de conseils pastoraux diocésains,
auxquels on puisse recourir en cas de besoin. Il s'agit ici, en réalité,
de la principale forme de collaboration et de dialogue, et en même temps
de discernement, sur le plan diocésain. La participation des fidèles
laïcs à ces Conseils pourra élargir le recours aux
consultations et ainsi le principe de la collaboration_ qui en certains cas peut
s'étendre à la prise de décisions _ sera appliqué de
manière plus étendue et plus ferme(87).
La participation des fidèles laïcs aux synodes diocésains
et aux conciles particuliers, provinciaux ou pléniers, est prévue
par le Code de Droit Canon(88); elle pourra favoriser la communion et aider la
mission ecclésiale de l'Eglise particulière, autant dans ses
propres limites qu'en relation avec les autres Eglises particulières de
la province ecclésiastique ou de la conférence épiscopale.
Les conférences épiscopales sont invitées à étudier
le moyen le plus pratique pour développer, sur le plan national ou régional,
la consultation et la collaboration des fidèles laïcs, hommes et
femmes, de façon à bien prendre conscience des problèmes
communs et à manifester la communion ecclésiale de tous(89).
La paroisse
26. Tout en ayant une dimension universelle, la communion ecclésiale
trouve son expression la plus immédiate et la plus visible dans la
paroisse: celle-ci est le dernier degré de la localisation de
l'Eglise; c'est, en un certain sens, l'Eglise elle-même qui vit au
milieu des maisons de ses fils et de ses filles(90).
Nous devons tous redécouvrir, dans la foi, le vrai visage de la
paroisse, c'est-à-dire le «mystère» même de
l'Eglise présente et agissante en elle. Si parfois elle n'est pas riche
de personnes et de moyens, si même elle est parfois dispersée sur
des territoires immenses, ou indiscernable au milieu de quartiers modernes
populeux et confus, la paroisse n'est pas, en premier lieu, une structure, un
territoire, un édifice; c'est avant tout «la famille de Dieu,
fraternité qui n'a qu'une âme»(91). C'est «une maison de
famille, fraternelle et accueillante»(92); c'est «la communauté
des fidèles»(93). En définitive, la paroisse est fondée
sur une réalité théologique, car c'est une communauté
eucharistique(94). Cela signifie que c'est une communauté apte à
célébrer l'Eucharistie, en qui se trouvent la racine vivante de sa
constitution et de sa croissance et le lien sacramentel de son être en
pleine communion avec toute l'Eglise. Cette aptitude se fonde sur le fait que la
paroisse est une communauté de foi et une communauté
organique, c'est-à-dire constituée par des ministres ordonnées
et par les autres chrétiens, sous la responsabilité d'un curé
qui, représentant l'Evêque du diocèse(95), est le lien hiérarchique
avec toute l'Eglise particulière.
Il est certain que le travail de l'Eglise, à notre époque, est
immense; pour l'accomplir, la paroisse ne peut évidemment pas suffire à
elle seule. C'est pourquoi le Code de Droit Canon prévoit des formes de
collaboration entre paroisses dans un même district(96) et il recommande à
l'Evêque le soin de toutes les catégories de fidèles, même
celles qui ne sont pas touchées par les soins de la pastorale
ordinaire(97). Beaucoup de lieux de rencontre, en effet, et divers modes de présence
et d'action sont nécessaires pour porter la parole et la grâce de
l'Evangile dans les conditions de vie si variées des hommes
d'aujourd'hui; beaucoup d'autres modes de rayonnement spirituel et d'apostolat
du milieu, dans le domaine culrel, social, éducatif, professionnel, etc.,
ne peuvent avoir la paroisse pour centre ou point de départ. Et pourtant,
aujourd'hui encore, la paroisse vit une époque nouvelle et prometteuse.
Paul VI, au début de son Pontificat, s'adressant au clergé romain,
déclarait: «Nous croyons bien simplement que cette structure antique
et vénérable qu'est la paroisse a une mission indispensable d'une
grande actualité; c'est elle qui doit créer la première
communauté du peuple chrétien; c'est elle qui doit l'initier à
l'expression normale de la vie liturgique et le rassembler dans la célébration
de la liturgie; c'est à elle qu'il revient de conserver et de raviver la
foi dans les foules d'aujourd'hui; c'est elle encore qui doit leur fournir
l'enseignement de la doctrine salvifique du Christ; à elle encore de
pratiquer avec coeur et dévouement l'humble charité des oeuvres
bonnes et fraternelles»(98).
Les Pères du Synode ont étudié très
attentivement la situation actuelle de beaucoup de paroisses, et ont demandé
qu'elles se renouvellent plus résolument: «Beaucoup de
paroisses, tant dans les régions urbaines qu'en pays de mission, ne
peuvent fonctionner avec plein succès par suite du manque de moyens matériels
ou de ministres ordonnés, ou encore en raison des conditions spéciales
de vie de certains chrétiens (comme, par exemple, les exilés et
les immigrés). Pour que toutes ces paroisses soient de vraies communautés
chrétiennes, les autorités locales doivent favoriser: a)
l'adaptation des structures paroissiales avec la grande souplesse accordée
par le Droit Canon, surtout en favorisant la participation des laïcs aux
responsabilités pastorales; b) les petites communautés ecclésiales
de base, que l'on appelle aussi communautés de vie, où les fidèles
puissent se communiquer mutuellement la Parole de Dieu et s'exprimer dans le
service de l'amour; ces communautés sont d'authentiques expressions de la
communion ecclésiale et des centres d'évangélisation, en
communion avec leurs Pasteurs»(99). Pour le renouveau des paroisses et pour
mieux assurer leur efficacité opératoire, on devra favoriser des
formes de coopération, mêmes institutionelles, entre les différentes
paroisses d'un même territoire.
Engagement apostolique dans la paroisse
27. Voyons maintenant de plus près la communion et la participation
des fidèles laïcs à la vie de la paroisse. Il faut ici
rappeler à l'attention de tous les fidèles laïcs, hommes et
femmes, une parole si vraie, si pleine de sens et stimulante, du Concile: «Dans
les communautés ecclésiales, leur action est si nécessaire
que, sans elle, l'apostolat des pasteurs ne peut, la plupart du temps, obtenir
son plein effet»(100). C'est là une affirmation fondamentale, qui
doit, de toute évidence, être comprise à la lumière
de «l'ecclésiologie de communion»: parce qu'ils sont divers et
complémentaires, les ministères et les charismes sont tous nécessaires
à la croissance de l'Eglise, chacun selon sa propre modalité.
Les fidèles laïcs doivent être toujours plus convaincus du
sens que prend leur engagement apostolique dans leur paroisse. C'est encore le
Concile qui le souligne avec raison: «La paroisse offre un exemple
remarquable d'apostolat communautaire, car elle rassemble dans l'unité
toutes les diversités humaines qui se trouvent en elle et elle les insère
dans l'universalité de l'Eglise. Que les laïcs prennent l'habitude
de travailler dans la paroisse en étroite union avec leurs prêtres,
d'apporter à la communauté ecclésiale leurs propres problèmes,
ceux du monde et les questions qui concernent le salut des hommes, pour les
examiner et les résoudre en tenant compte de l'avis de tous. Selon leurs
possibilités, ils apporteront leur concours à toute entreprise
apostolique et missionnaire de leur famille ecclésiale»(101).
L'allusion du Concile à l'examen et à la solution des problèmes
pastoraux «avec le concours de tous» doit trouver son développement
adéquat et bien structuré dans la mise en valeur la plus sincère,
la plus large et la plus ferme des conseils pastoraux paroissiaux, sur
lesquels les Pères du Synode ont à juste titre nettement insisté(102).
Dans la situation actuelle, les fidèles laïcs peuvent et doivent
faire énormément pour la croissance d'une authentique communion
ecclésiale à l'intérieur de leurs paroisses et pour éveiller
l'élan missionnaire vers les incroyants et aussi vers ceux, parmi
les croyants, qui ont abandonné ou laissé s'affaiblir la pratique
de la vie chrétienne.
Si la paroisse est l'Eglise implantée au milieu des maisons des
hommes, elle vit et agit insérée profondément dans la société
humaine et intimement solidaire de ses aspirations et de ses drames. Bien
souvent le contexte social, surtout en certains pays et certains milieux, subit
les secousses violentes des forces de désagrégation et de déshumanisation:
l'homme est égaré et désorienté, mais dans son coeur
subsiste toujours plus le désir de pouvoir expérimenter et
cultiver des rapports plus fraternels et plus humains. La réponse à
ce désir, la paroisse peut la fournir si, grâce à la
participation active des fidèles laïcs, elle reste fidèle à
sa vocation et mission originelles: être dans le monde le «lieu»
de la communion des croyants, et tout à la fois le «signe» et
l'«instrument» de la vocation de tous à la communion; en un
mot, la paroisse doit être la maison ouverte à tous, et au service
de tous, ou, comme se plaisait à dire Jean XXIII, la fontaine du
village à laquelle tout le monde vient étancher sa soif.
Formes de participation des fidèles laïcs dans la vie de
l'Eglise
28. Les fidèles laïcs, unis aux prêtres, aux religieux et
aux religieuses, forment l'unique Peuple de Dieu, l'unique Corps du Christ.
Etre «membre» de l'Eglise, cela n'empêche pas chaque chrétien
d'être un «être unique et irremplaçable»; tout au
contraire cela donne son sens le plus profond à l'unicité irremplaçable
de chacun, en tant que celle-ci est source de diversité et de richesse
pour l'Eglise entière. C'est en ce sens que Dieu en Jésus-Christ
appelle chacun de nous par son nom propre, qui ne peut prêter à
confusion. L'appel du Seigneur: «Allez vous aussi à ma vigne»
s'adresse à chacun personnellement et signifie: «Viens, toi aussi, à
ma vigne!».
C'est ainsi que chacun de nous, dans son unicité irremplaçable,
s'offre pour la croissance de la communion ecclésiale, par son être
et par son agir, tout comme, par ailleurs, il reçoit et assimile, d'une
façon qui lui est propre, la richesse de l'Eglise entière. C'est
cela la «Communion des Saints» que nous affirmons dans le
Credo: le bien de tous devient le bien de chacun et le bien de chacun
devient le bien de tous. «Dans la Sainte Eglise _ écrit Saint Grégoire
le Grand _ chacun est le soutien des autres et les autres sont le soutien de
chacun»(103).
Formes personnelles de participation
Il est absolument nécessaire que chaque fidèle laïc ait
toujours vive conscience d'être un «membre de l'Eglise»,
à qui est confiée une tâche originale, irremplaçable
et qu'il ne peut déléguer, une tâche à remplir pour
le bien de tous. Dans cette perspective, prend tout son sens l'affirmation du
Concile sur la nécessité absolue de l'apostolat de chaque
personne: «L'apostolat que chacun doit exercer personnellement et qui découle
toujours d'une vie vraiment chrétienne (cf. Jn 4, 14) est le
principe et la condition de tout apostolat des laïcs, même collectif,
et rien ne peut le remplacer. Cet apostolat individuel est toujours et partout fécond,
il est en certaines circonstances le seul adapté et le seul possible.
Tous les laïcs y sont appelés et en ont le devoir, quelle que soit
leur condition, même s'ils n'ont pas l'occasion ou la possibilité
de collaborer dans des mouvements»(104).
L'apostolat personnel renferme de grandes richesses qui demandent à être
découvertes pour une intensification du dynamisme missionnaire de chaque
fidèle laïc. Grâce à cette forme d'apostolat, le
rayonnement de l'Evangile peut s'exercer d'une façon très capillaire,
en atteignant tous les lieux et les milieux avec qui est en contact la vie
quotidienne et concrète des laïcs. Il s'agit, au surplus, d'un
rayonnement constant, parce que lié à la cohérence
continuelle de la vie personnelle avec la foi, et en même temps d'un
rayonnement particulièrement incisif, parce que, dans un partage
total des conditions de vie, de travail, des difficultés et des espérances
de leurs frères, les fidèles laïcs peuvent atteindre le coeur
de leurs voisins, de leurs amis, de leurs collègues, et l'ouvrir à
l'horizon total, au sens plénier de l'existence: la communion avec Dieu
et entre les hommes.
Formes collectives de participation
29. La communion ecclésiale, déjà présente et opérante
dans l'action de chaque personne, trouve une expression spécifique dans
l'action en commun des fidèles laïcs, c'est-à-dire une action
solidaire menée dans une participation responsable à la vie et à
la mission de l'Eglise.
Ces derniers temps, le phénomène d'association entre laïcs
a pris des formes particulièrement variées et une grande vitalité.
Si, dans l'histoire de l'Eglise, les associations de fidèles ont constitué
une ligne continue, comme en témoignent jusqu'à nos jours les
diverses confréries, les tiers-ordres et les fraternités, dans les
temps modernes, ce phénomène a pris un essor spécial; on a
vu naître et se répandre différentes formes de groupements:
associations, groupes, communautés, mouvements. On peut parler d'une
nouvelle saison d'association des fidèles laïcs. En effet, «à
côté des groupements traditionnels, et parfois à leurs
racines mêmes, ont germé des mouvements et groupements nouveaux,
dotés d'une physionomie et d'une finalité spécifiques: tant
sont grandes la richesse et la variété des ressources de l'Esprit
Saint, dans le tissu ecclésial, tant sont grandes également la
capacité d'initiative et la générosité de notre laïcat»(105).
Ces groupements de laïcs apparaissent souvent très différents
les uns des autres en divers aspects, comme leur forme extérieure,
les cheminements et les méthodes d'éducation, et les champs
d'action. On y découvre cependant les lignes d'une convergence large
et profonde dans la finalité qui les inspire: celle de participer
de façon responsable à la mission de l'Eglise, qui est de porter
l'Evangile du Christ comme source d'espérance pour l'homme et de
renouveau pour la société.
Que des fidèles laïcs se regroupent pour des motifs spirituels
et apostoliques, cela découle de plusieurs sources et correspond à
des exigences diverses: c'est l'expression, en effet, de la nature sociale de la
personne, et la réponse à un besoin d'efficacité plus vaste
et plus mordante. En réalité, l'incidence «culturelle»,
source et aiguillon mais aussi fruit et signe de toute autre transformation du
milieu et de la société, ne peut s'obtenir que par le travail non
pas tant d'individus isolés que d'un «sujet social», c'est-à