OEUVRE PONTIFICALE POUR LES VOCATIONS ECCLÉSIASTIQUES
DE NOUVELLES VOCATIONS
POUR UNE NOUVELLE EUROPE
(In verbo tuo...)
Document final du Congrès européen
sur les vocations au
sacerdoce et à la vie consacrée
en Europe
Rome, 5-10 mai 1997
*
Document émanant des Congrégations:
pour l'Éducation
Catholique,
pour les Églises Orientales,
pour les Instituts
de Vie Consacrée
et les Sociétés de Vie Apostolique
INTRODUCTION
Nous rendons grâces à Dieu
1. Béni soit le Dieu Tout-Puissant qui a béni la terre
d'Europe par toutes sortes de bénédictions spirituelles, dans le
Christ et dans l'Esprit Saint (cf. Ep 1, 3).
Nous lui rendons grâces pour avoir appelé ce continent, dès
le début de l'ère chrétienne, à être le centre
de rayonnement de la bonne nouvelle de la foi et à manifester au monde sa
paternité universelle. Nous lui rendons grâces parce qu'il a béni
ce sol par le sang des martyrs et par le don d'innombrables vocations au
sacerdoce, au diaconat, à la vie consacrée sous ses diverses
formes, de la vie monastique aux instituts séculiers. Nous lui rendons grâces
parce que son Saint Esprit ne cesse, aujourd'hui encore, d'appeler les fils de
cette Eglise pour annoncer le message du salut aux quatre coins de la terre, et
d'autres à témoigner la vérité de l'Evangile qui
sauve, dans leur vie conjugale et professionnelle, dans la culture et dans la
politique, dans l'art et dans le sport, dans les rapports humains et de travail,
chacun selon le don et la mission reçus. Nous lui rendons grâces
parce qu'il est la voix qui appelle et qui donne le courage de répondre;
il est le pasteur qui guide et qui soutient la fidélité de chaque
jour; il est le chemin, la vérité et la vie pour tous ceux qui
sont appelés à réaliser le projet du Père.
Le Congrès européen sur les vocations
2. Réunis à Rome, du 5 au 10 mai 1997, pour le Congrès
sur les vocations au sacerdoce et à la vie consacrée en Europe,(1)
nous avons remis entre les mains du Maître de la moisson les travaux de ce
même Congrès, mais surtout l'inquiétude de l'Eglise qui est
en Europe en cette époque à la fois difficile et formidable, ainsi
que la gratitude envers Dieu qui est la source de toute consolation et l'auteur
de l'amour de l'Eternel.
De fait, ce Congrès a été un événement de
grâce : le partage fraternel, l'approfondissement doctrinal, la rencontre
des différents charismes, l'échange des diverses expériences
et efforts qui s'accomplissent dans les Eglises de l'Est et de l'Ouest ont
enrichi tous et chacun. Ils ont confirmé chez chaque participant la
volonté de continuer à travailler avec passion dans le domaine des
vocations, malgré les faibles résultats obtenus dans certaines
Eglises du vieux continent.
La force de l'espérance
3. Du Document de travail du Congrès aux Propositions
finales en passant par le Discours du Saint-Père aux
participants et par le Message pour les communautés ecclésiales,
des interventions en salle aux discussions en groupes d'étude en passant
par les échanges informels et par les témoignages, un fil
conducteur a relié entre eux tous les actes et tous les instants de ce
congrès: l'espérance. Une espérance plus forte que
toute crainte et que tout doute, cette espérance qui a soutenu la foi de
nos frères des Eglises de l'Est lorsqu'il était difficile et risqué
de croire et d'espérer, et qui est désormais récompensée
par une nouvelle floraison de vocations, comme elles ont pu en témoigner
au Congrès.
Nous savons profondément gré à ces frères, comme
à tous les croyants qui continuent à témoigner que «
l'espérance est le secret de la vie chrétienne et le souffle
absolument nécessaire sur le front de la mission de l'Eglise et, en
particulier, de la pastorale des vocations (...). Il faut donc la régénérer
chez les prêtres, les éducateurs, les familles chrétiennes,
les familles religieuses, dans les instituts séculiers; en somme chez
tous ceux qui doivent servir la vie aux côtés des nouvelles générations
».(2)
C'est à vous que nous écrivons, enfants, adolescents
et jeunes...
4. Fort de cette espérance, nous nous adressons à vous, enfants,
adolescents et jeunes, avant tout parce que dans le choix de votre avenir
vous accueillez le projet que Dieu a sur vous: vous ne serez heureux et
pleinement réalisés que si vous vous disposez à réaliser
le rêve du Créateur sur la créature. Comme nous aimerions
que ce document soit une lettre adressée à chacun de vous, où
vous puissiez sentir, avec l'aide de vos éducateurs, l'attention aimante
de votre Mère l'Eglise pour chacun de ses enfants, cette attention toute
particulière qu'une mère manifeste pour les plus jeunes de ses
enfants. Une lettre dans laquelle vous puissiez reconnaître vos problèmes,
les questions qui habitent votre jeune coeur et les réponses qui viennent
de Celui qui est l'ami éternellement jeune de vos âmes, le seul qui
puisse vous apporter la vérité! Sachez-le, chers jeunes, l'Eglise
suit anxieusement vos pas et vos choix. Comme ce serait beau si cette lettre
suscitait en vous une réponse, pour un dialogue à poursuivre avec
ceux qui vous guident...
... à vous, parents et éducateurs...
5. Riches de la même espérance, nous nous adressons à
vous parents, appelés par Dieu à collaborer à sa
volonté de donner la vie, et à vous éducateurs,
enseignants, catéchistes et animateurs, appelés par Dieu à
collaborer de différentes manières à son dessein de former à
la vie. Nous voudrions vous dire combien l'Eglise apprécie votre vocation
et combien elle compte sur elle pour encourager la vocation de vos enfants et
une véritable culture des vocations.
Vous, les parents, vous êtes aussi les premiers éducateurs
naturels en matière de vocation, tandis que vous, les formateurs, vous n'êtes
pas seulement des instructeurs qui introduisent aux choix existentiels : vous êtes
appelés à engendrer la vie chez les jeunes existences que vous
ouvrez à l'avenir. Votre fidélité à l'appel de Dieu
est une médiation précieuse et irremplaçable pour que vos
enfants et vos élèves puissent découvrir leur vocation
personnelle, afin qu'« ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance »
(Jn 10, 10).
... à vous, pasteurs et prêtres, personnes consacrées...
6. Le coeur toujours rempli d'espérance, nous nous adressons à
vous, prêtres, et à vous, personnes consacrées dans la vie
religieuse et dans les instituts séculiers. Vous avez entendu un appel
particulier à suivre le Seigneur dans une vie entièrement consacrée
à lui; vous êtes aussi spécialement appelés, tous
sans exception, à témoigner de la beauté de suivre le
Christ.
Nous savons combien cette annonce est difficile et combien il est facile de
succomber à la tentation du découragement quand la peine semble
inutile. « La pastorale des vocations représente le ministère
le plus difficile et le plus délicat ».(3) Mais nous voudrions aussi
vous rappeler qu'il n'y a rien de plus exaltant qu'un témoignage si
passionné de sa propre vocation qu'il sache la rendre contagieuse. Rien
n'est plus logique et cohérent qu'une vocation qui engendre d'autres
vocations et qui rende à plein titre « pères » et «
mères ». Nous voudrions surtout par ce document nous adresser non
seulement à ceux qui exercent une charge explicite dans le domaine des
vocations, mais aussi à ceux d'entre vous qui n'y sont pas impliqués
directement, ou qui estiment n'avoir aucune obligation particulière en ce
sens.
Nous voudrions rappeler à ceux-là que seul un témoignage
commun rend efficace l'animation des vocations et que ce qu'on désigne
sous le nom de crise des vocations est avant tout lié au laisser-aller de
certains témoins qui affaiblissent le message. Dans une Eglise entièrement
vocationnelle, tous sont animateurs des vocations. Alors heureux serez-vous
si vous savez dire, par votre vie, que c'est beau et gratifiant de servir Dieu,
et si vous savez dévoiler qu'en lui, le Vivant, se cache l'identité
de tout vivant (cf. Col 3, 3).
... à tout le peuple de Dieu qui est en Europe
7. Enfin, nous voudrions être des « Samaritains de l'espérance
» pour ces frères et soeurs avec lesquels nous partageons la fatigue
du chemin. Nous voudrions adresser à l'ensemble du peuple de Dieu, pèlerin
sur cette terre antique et bénie, dans les Eglises de l'Est et de
l'Ouest, le même message d'espérance. Jadis, l'annonce de la bonne
nouvelle partit d'ici, grâce au courage de nombreux évangélisateurs
qui payèrent leur témoignage de leur sang. Aujourd'hui encore,
nous voulons le croire, l'Esprit du Père appelle.
Il envoie de par les routes du monde les fils de cette terre généreuse
aux racines chrétiennes qui a cependant besoin d'une nouvelle évangélisation
et de nouveaux évangélisateurs. Alors nous aussi, nous nous présentons
au Seigneur, comme les Apôtres autrefois, avec la conscience de notre
pauvreté et des besoins de cette Eglise : « Maître, nous avons
peiné toute une nuit sans rien prendre » (Lc 5, 5). Mais
nous voulons surtout, « sur sa parole », croire et espérer que,
comme alors, le Seigneur peut remplir, aujourd'hui encore, grâce à
une pêche miraculeuse, les barques de ses apôtres, et transformer
tout croyant en pêcheur d'hommes.
Du Congrès à la vie
8. Dès lors, le but de ce document est de partager avec vous tous cet
événement de grâce que fut le Congrès. Sans prétendre
en faire une synthèse détaillée, ni présumer exposer
un traité systématique sur la vocation, nous voudrions
fraternellement mettre à la disposition de toute l'Eglise qui est en
Europe et hors d'Europe, sous ses diverses dénominations chrétiennes,
les fruits les plus significatifs de ce Congrès.
Le style tentera d'exprimer le plus possible la volonté de nous faire
comprendre de tous, car tous, indistinctement, sont appelés à réaliser
leur vocation et à promouvoir celle de leur prochain.
Il cherchera surtout à conjuguer la réflexion théologique
et la pratique pastorale, les propositions théoriques et les indications
pédagogiques, pour offrir une aide concrète et pratique à
tous ceux qui travaillent dans le domaine de l'animation des vocations.
Nous n'avons pas la prétention de dire tout, non seulement pour ne
pas répéter ce que d'autres documents ont déjà très
bien dit à cet égard,(4) mais pour demeurer ouverts au mystère,
à ce mystère qui entoure la vie et l'appel de chaque être
humain, à ce mystère qui est également le chemin du
discernement de la vocation et qui ne s'achèvera qu'au moment de la mort.
Ou la pastorale des vocations est mystagogique, et elle part et repart donc
du Mystère (de Dieu) pour ramener au mystère (de l'homme), ou elle
n'est pas.
Les différentes parties du document
9. Concrètement, ce texte suit la logique qui a présidé
aux travaux du Congrès : du concret de l'existence à la réflexion,
pour revenir au concret existentiel. C'est à l'aune de la réalité
de chaque jour que doit se mesurer la pastorale des vocations, précisément
parce qu'elle est pastorale en fonction et au service de la vie. Par conséquent,
nous partirons d'une tentative visant à relever la situation, pour
analyser ensuite le thème de la vocation du point de vue théologique
et donner un fondement, une structure de référence indispensable à
toute la suite du discours.
A ce moment-là commence la partie la plus concrète: avant tout
de type pastoral ou de grandes stratégies d'intervention, puis de
type pédagogique. Elle sera utile pour définir au moins
quelques pistes d'orientations sur le plan de la méthode et de la
pratique quotidienne. Or cet aspect est sans doute celui qui fait le plus défaut
et qui est le plus attendu des agents pastoraux.
PREMIÈRE PARTIE
LA SITUATION DES VOCATIONS AUJOURD'HUI EN EUROPE:
« La moisson est abondante
mais les
ouvriers sont peu nombreux » (Mt 9, 37)
Cette première partie constitue un regard sapientiel sur
l'Europe, en étant conscient de sa complexité culturelle où
semble prédominer un modèle anthropologique d'« homme sans
vocation ». La nouvelle évangélisation doit réaffirmer
le sens fort de la vie comme « vocation », avec son appel fondamental à
la sainteté, en recréant une culture favorable aux différentes
vocations et capable de provoquer un véritable sursaut de qualité
dans la pastorale des vocations.
« Nouvelles vocations pour une nouvelle Europe »
10. Le thème du Congrès (« Nouvelles vocations pour une
nouvelle Europe ») va droit au coeur du problème : aujourd'hui, dans
une Europe nouvelle par rapport au passé, il y a besoin de vocations
toutes aussi « neuves ». Il est nécessaire de justifier cette
affirmation pour comprendre le sens de cette nouveauté et saisir son
rapport avec la pastorale « traditionnelle » des vocations au
sacerdoce et à la vie consacrée. Dès lors, nous ne nous
contenterons pas de photographier la situation et d'énumérer des
données, mais nous tenterons de comprendre dans quelle direction doivent
aller la nouveauté et le besoin de vocations qui en découle.
En même temps, nous lirons la situation à laquelle nous avons à
faire face actuellement, à partir de l'expression de Jésus face à
la mission qui l'attendait : « La moisson est abondante, mais les ouvriers
sont peu nombreux » (Mt 9, 37). Ces paroles continuent d'être
vraies et constituent une précieuse clef de lecture de l'actualité.
D'une certaine manière, nous retrouvons en elles la juste mesure de notre
action et la juste proportion (ou disproportion) entre une moisson qui semble être
en excédent et nos pauvres forces. En nous gardant bien de toute interprétation
pessimiste du présent et de toute prétention d'autosuffisance pour
demain.
Une nouvelle Europe
11. Le Document de travail avait déjà fourni un cadre
de la situation européenne concernant la problématique des
vocations, fortement marqué par des éléments de nouveauté.
Nous les résumons ici à grands traits, selon l'analyse qu'en a
fait le Congrès, en cherchant à saisir les plus significatifs qui
sont destinés à conditionner à long terme la mentalité
et la sensibilité des jeunes et donc également les pratiques
pastorales et les stratégies en matière de vocations.
a) Une Europe diversifiée et complexe
Avant tout, une donnée ressort avec évidence : il est
pratiquement impossible de définir la situation européenne d'une
manière statique et univoque sur le plan de la condition des jeunes et de
ses inévitables conséquences sur les vocations. Nous nous trouvons
devant une Europe diversifiée, rendue telle par les événements
sociopolitiques (voir la différence entre l'Est et l'Ouest), mais aussi
par la pluralité de ses traditions et de ses cultures (gréco-latine,
anglo-saxonne et slave).
En même temps, celles-ci constituent sa richesse et rendent
significatives, dans des contextes différents, ses expériences et
ses choix. Ainsi, si la manière de gérer la liberté retrouvée
constitue un problème sur le versant oriental, le versant occidental
s'interroge quant à lui sur la façon de vivre la liberté
authentique.
Cette hétérogénéité est également
confirmée par la courbe des vocations au sacerdoce et à la vie
consacrée, non seulement en raison de la différence très
forte entre la floraison des vocations de l'Europe de l'Est et la crise générale
dont souffre l'Occident, mais parce que, à l'intérieur même
de cette crise, on relève aussi des signes de reprise des vocations,
particulièrement dans les Eglises où un travail post-conciliaire
assidu et constant a tracé un sillon profond et efficace.(5)
Donc, si à l'Est il est nécessaire d'engager une véritable
pastorale organique au service de la promotion des vocations, de l'animation à
la formation des vocations surtout, à l'Ouest une attention différente
est indispensable. Nous devons nous interroger sur la consistance théologique
réelle et sur la linéarité d'application de certains
projets de vocation, sur le concept de vocation sur lequel ils reposent et sur
le type de vocations qui en découlent. Une demande est revenue avec
insistance lors du Congrès : « Pourquoi certaines théologies
ou pratiques pastorales ne 'produisent' pas de vocations, tandis que d'autres en
produisent? ».(6)
Un autre aspect caractérise l'actualité socio-culturelle européenne:
l'excédent des possibilités, des occasions, des sollicitations,
face au manque de concentration, de propositions et de projets. Nous avons
affaire ici à un autre contraste qui augmente le degré de
complexité de cette période de l'histoire, avec des retombées
négatives sur le plan des vocations. Comme la Rome antique, l'Europe
moderne ressemble à un panthéon, à un grand «
temple » où toutes les « divinités » sont présentes
ou dans lequel chaque « valeur » a sa place et sa niche.
Des « valeurs » différentes et contrastantes se mêlent
et coexistent, sans une hiérarchie précise; des codes de lecture
et d'évaluation, d'orientation et de comportement, tout à fait
dissemblables entre eux.
Dans ce contexte, il apparaît difficile d'avoir une conception ou une
vision unitaire du monde et la capacité de faire des projets de
vie devient faible elle aussi. En effet, quand une culture ne définit
plus ses possibilités suprêmes de sens ou ne parvient pas à
créer une convergence autour de certaines valeurs particulièrement
capables de donner un sens à la vie, mais place tout sur le même
plan, toute possibilité de choix de projet tombe en désuétude
et tout devient indifférent et plat.
b) Les jeunes et l'Europe
Les jeunes Européens vivent dans cette culture pluraliste et
ambivalente, « polythéiste » et neutre. D'un côté,
ils cherchent passionnément l'authenticité, l'affection, les
rapports personnels, la grandeur d'horizons, mais, de l'autre, ils sont profondément
seuls, « blessés » par le bien-être, déçus
par les idéologies, perdus par la désorientation éthique.
Et encore: « Dans plusieurs secteurs du monde des jeunes, on relève
une sympathie très claire pour la vie conçue comme valeur absolue,
sacrée... »,(7) mais souvent, et dans de nombreuses parties de
l'Europe, cette ouverture à l'égard de l'existence est démentie
par des politiques qui ne respectent pas le droit à la vie, surtout celle
des plus faibles. Des politiques qui risquent de rendre le « vieux
continent » toujours plus vieux. Donc, si d'un côté ces jeunes
représentent un capital remarquable pour l'Europe d'aujourd'hui
qui investit beaucoup sur eux pour construire son avenir de l'autre côté
les attentes des jeunes ne sont pas toujours accueillies d'une manière
cohérente par le monde des adultes ou des responsables de la société
civile.
Quoi qu'il en soit, deux aspects nous semblent capitaux pour comprendre
l'attitude des jeunes d'aujourd'hui: la revendication de la subjectivité
et le désir de liberté. Ce sont deux requêtes
dignes d'attention et typiquement humaines. Souvent, cependant, dans une culture
faible et complexe comme la nôtre, elles donnent lieu en se
rencontrant à des combinaisons qui déforment leur sens: la
subjectivité devient alors subjectivisme, tandis que la liberté
dégénère en arbitraire.
Dans ce contexte, le rapport que les jeunes Européens établissent
avec l'Eglise mérite une grande attention. Dans une de ses Propositions
finales, le Congrès relève avec courage et réalisme que: «
Souvent les jeunes ne considèrent pas l'Eglise comme l'objet de leur
recherche et le lieu de leur demande et attente. On remarque que ce n'est pas
Dieu qui pose problème, mais l'Eglise. L'Eglise a conscience de la
difficulté de communiquer avec les jeunes, du manque de véritables
projets pastoraux..., de la faiblesse théologico-anthropologique de
certaines catéchèses. De nombreux jeunes ont encore peur qu'une
expérience dans l'Eglise limite leur liberté »,(8) tandis que
pour beaucoup d'autres l'Eglise reste ou devient le point de repère le
plus qualifié.
c) « Homme sans vocation »
Ce jeu de contrastes se reflète inévitablement sur le plan de
la conception du futur, qui est considéré par les jeunes
dans une optique limitée à leurs propres vues, en fonction d'intérêts
strictement personnels (la réalisation de soi).
C'est une logique qui réduit l'avenir au choix d'une profession, au
bien-être économique ou à la satisfaction sentimentale et émotive,
à l'intérieur d'horizons qui, de fait, réduisent le désir
de liberté et les possibilités du sujet à des projets limités,
avec l'illusion d'être libre.
Ces choix ne présentent aucune ouverture au mystère et à
la transcendance ni même, peut-être, par rapport à leur
responsabilité face à la vie, la leur et celle d'autrui, à
la vie reçue en don et à engendrer chez les autres. En d'autres
termes, il s'agit d'une sensibilité et d'une mentalité qui
risquent de donner naissance à une sorte de culture
anti-vocationnelle. Ce qui revient à dire que dans une Europe
complexe du point de vue culturel et privée de points de repère précis,
semblable à un grand panthéon, le modèle
anthropologique dominant semble être celui de l'« homme sans
vocation ».
En voici une description possible : « Une culture pluraliste et
complexe tend à engendrer des jeunes caractérisés par une
identité inachevée et faible entraînant une indécision
chronique face à un choix de vocation. De nombreux jeunes ne possèdent
même pas la « grammaire élémentaire » de
l'existence; ce sont des nomades: ils circulent sans s'arrêter au niveau géographique,
affectif, culturel et religieux; ils « tentent »! Au milieu de la
grande quantité et diversité d'informations, mais avec une pauvreté
de formation, ils semblent dispersés, avec peu de références
et de points de repère. Voilà pourquoi ils ont peur de leur
avenir, les choix définitifs les angoissent et ils s'interrogent sur leur
être. Si, d'une part, ils cherchent l'autonomie et l'indépendance à
tout prix, de l'autre, ils tendent à être très dépendants
du milieu socio-culturel, comme un refuge, et à chercher la gratification
immédiate des sens: de ce qui « me va », de ce qui « me
fait sentir bien » dans un monde affectif fait sur mesure ».(9)
Il est très triste de rencontrer des jeunes, intelligents et doués,
chez qui le désir de vivre, de croire en quelque chose, de tendre vers de
grands objectifs, d'espérer dans un monde qui peut devenir meilleur,
notamment grâce à leurs efforts, semble éteint. Ces jeunes
semblent se sentir superflus dans le jeu ou dans le drame de la vie, démissionnant
pratiquement face à elle, perdus le long des sentiers interrompus et
adoptant le profil le plus bas de la tension vitale. Sans vocation, mais aussi
sans avenir, ou avec un avenir qui, tout au plus, sera une photocopie du présent.
d) La vocation de l'Europe
Et pourtant, cette Europe aux nombreuses âmes et à la culture
si faible (mais qui toutefois s'impose souvent avec force) qui manifeste des énergies
insoupçonnées, est on ne peut plus vivante et appelée à
jouer un rôle important sur la scène internationale.
Jamais autant qu'à notre époque le vieux continent, malgré
ses blessures dues aux récents conflits et aux heurts parfois violents en
son sein, n'a ressenti aussi fortement l'appel à l'unité.
Une unité qu'il faut encore construire, bien que certains murs soient
tombés, et qui devra s'étendre à toute l'Europe, ainsi qu'à
ceux qui lui demandent accueil et hospitalité. Une unité qui ne
pourra pas être seulement politique ou économique, mais aussi et
avant tout spirituelle et morale. Une unité, encore, qui devra dépasser
les vieilles rancoeurs et les anciennes méfiances et à laquelle
ses racines chrétiennes primitives pourraient précisément
fournir un motif de convergence et une garantie d'entente. Une unité, en
particulier, qu'il reviendra aux jeunes de la génération actuelle
de réaliser et de rendre complète et solide, de l'Ouest en Est, du
Nord au Sud, en la défendant contre toute tentation d'isolement et de
repli sur ses propres intérêts et en la proposant au monde entier
comme exemple de coexistence sereine dans la diversité.
Les jeunes seront-ils capables d'assumer cette responsabilité?
S'il est vrai que le jeune d'aujourd'hui risque d'être désorienté
et de se retrouver sans point de repère précis, la « nouvelle
Europe » qui est en train de naître pourrait bien devenir un objectif
et offrir un stimulant adéquat aux jeunes qui, en réalité, «
ont une nostalgie de la liberté et cherchent la vérité, la
spiritualité, l'authenticité, l'originalité personnelle et
la transparence », qui « nourrissent en même temps un désir
d'amitié et de réciprocité », qui cherchent de «
la compagnie » et veulent « construire une nouvelle société
fondée sur des valeurs comme la paix, la justice, le respect de
l'environnement, l'attention envers les diversités, la solidarité,
le volontariat et l'égale dignité de la femme ».(10)
En dernière analyse, les recherches les plus récentes décrivent
les jeunes Européens comme égarés, mais non pas désespérés;
imprégnés de relativisme éthique, tout en étant désireux
de vivre une « bonne vie »; conscients de leur besoin de salut, bien
que ne sachant pas où le trouver.
Leur plus grave problème est probablement la société
neutre sur le plan éthique et dans laquelle il leur est échu de
vivre, mais les ressources qui sont en eux ne sont pas épuisées.
Spécialement en un temps de transition vers de nouveaux objectifs comme
le nôtre. On en veut pour preuve les nombreux jeunes animés d'une
recherche sincère de spiritualité et courageusement engagés
dans le social, confiants en eux-mêmes et dans les autres et dispensateurs
d'espérance et d'optimisme.
Nous croyons que ces jeunes, malgré les contradictions et le «
poids » d'un certain milieu culturel, peuvent bâtir cette nouvelle
Europe. Dans la vocation de leur terre maternelle se profile aussi leur vocation
personnelle.
Une nouvelle évangélisation
12. Tout ceci ouvre de nouvelles voies et requiert de nouvelles impulsions
au processus d'évangélisation de la vieille et de la nouvelle
Europe. Depuis longtemps l'Eglise et le Pape actuel invitent à un profond
renouveau des contenus et de la méthode de l'annonce de l'Evangile, pour «
rendre l'Eglise du XXème siècle encore plus apte à annoncer
l'Evangile à l'humanité du XXème siècle ».(11)
Et, comme nous l'a rappelé le Congrès, « il ne faut pas avoir
peur d'être dans une période de passage d'une rive à l'autre
».(12)
a) Le « semper » et le « novum »
Il s'agit donc de conjuguer le « semper » et le « novum »
de l'Evangile pour l'offrir aux nouvelles demandes et conditions de l'homme et
de la femme d'aujourd'hui. Il est donc urgent de proposer à nouveau le
coeur ou le centre du kérygme comme « nouvelle éternellement
bonne », riche de vie et de sens pour le jeune qui vit en Europe, comme
annonce capable de répondre à ses attentes et d'éclairer sa
recherche.
C'est particulièrement autour des points qui suivent que se
concentrent la tension et le défi. L'image de l'homme que l'on veut réaliser
et les grandes décisions de la vie, de l'avenir de la personne et de
l'humanité dépendent de cela: de la signification de la liberté,
du rapport entre subjectivité et objectivité, du mystère de
la vie et de la mort, de l'amour et de la souffrance, du travail et de la fête.
Il faut clarifier la relation entre pratique et vérité, entre
instant historique personnel et futur définitif universel ou entre bien
reçu et bien donné, entre conscience du don et choix de vie. Nous
savons que c'est précisément autour de ces éléments
que se concentre aussi une certaine crise de signification dont découlent
ensuite une culture anti-vocationnelle et une image d'homme sans vocation.
Le cheminement de la nouvelle évangélisation doit donc partir
de là et c'est là qu'il doit aboutir pour évangéliser
la vie et le sens de la vie, l'exigence de liberté et de subjectivité,
le sens de l'être dans le monde et de la relation aux autres.
C'est de là que pourra émerger une culture des vocations et un
modèle d'homme ouvert à l'appel. La bonne nouvelle de la Pâque
du Seigneur ne doit pas faire défaut à une Europe qui doit profondément
remodeler son visage, car c'est dans son sang que les peuples dispersés
se sont réunis et que les lointains sont devenus proches, « en détruisant
la barrière qui les séparait, c'est-à-dire la haine »
(cf. Ep 2, 14). Nous pouvons aller jusqu'à dire que la
vocation est le coeur même de la nouvelle évangélisation au
seuil du troisième millénaire; elle est l'appel que Dieu
adresse à l'homme pour un nouveau printemps de vérité et de
liberté et pour une refondation éthique de la culture et de la
société européennes.
b) Une nouvelle sainteté
Dans ce processus d'inculturation de la bonne nouvelle, la Parole de Dieu
devient compagne de voyage de l'homme et le croise au long des routes pour lui révéler
le projet du Père comme condition de son bonheur. C'est exactement la
Parole tirée de la lettre de Paul aux chrétiens de l'Eglise d'Ephèse
qui nous conduit aujourd'hui, nous, peuple de Dieu en Europe, à découvrir
ce qui peut-être n'est pas immédiatement visible à l'oeil
nu, mais qui n'en est pas moins événement, don et vie nouvelle : «
Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers ni des hôtes; vous
êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu » (Ep
2, 19).
Ce n'est évidemment pas une parole nouvelle, mais c'est une parole
qui nous fait regarder d'une nouvelle façon la réalité de
l'Eglise du vieux continent qui est bien autre chose qu'une « vieille
Eglise ». Elle est une communauté de croyants appelés à
la « jeunesse de la sainteté », à la vocation
universelle à la sainteté, soulignée avec force par le
Concile(13) et rappelée en diverses circonstances par le magistère
successif.
Il est temps désormais que cet appel retrouve sa vigueur et parvienne
à tout croyant, afin que chacun soit en mesure « de comprendre, avec
tous les saints, ce qu'est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur
» (Ep 3, 18) du mystère de grâce confié à
sa vie.
Il est temps désormais que cet appel suscite de nouveaux desseins de
sainteté, car l'Europe a surtout besoin de cette sainteté
particulière que requiert le moment présent, donc originale et,
d'une certaine façon, sans précédents.
Il faut des personnes capables de « jeter des ponts » pour
unir toujours davantage les Eglises et les peuples d'Europe et pour réconcilier
les âmes.
Il faut des « pères » et des « mères
» ouverts à la vie et au don de la vie; des époux et des épouses
qui célèbrent et témoignent de la beauté de l'amour
humain béni par Dieu; des personnes capables de dialogue et de «
charité culturelle » pour transmettre le message chrétien
à travers les langages de notre société; des
professionnels et des personnes simples capables d'imprimer à
l'engagement dans la vie civile et aux rapports de travail et d'amitié la
transparence de la vérité et l'intensité de la charité
chrétienne; des femmes qui redécouvrent dans la foi chrétienne
la possibilité de vivre pleinement leur génie féminin; des
prêtres au grand coeur, comme celui du Bon Pasteur; des diacres
permanents qui annoncent la Parole et la liberté de service pour les
plus pauvres; des apôtres consacrés capables de s'immerger
dans le monde et dans l'histoire avec un coeur de contemplatif et des mystiques
si familiers du mystère de Dieu qu'ils sachent célébrer
l'expérience du divin et indiquer la présence de Dieu dans le vif
de l'action.
L'Europe a besoin de nouveaux confesseurs de la foi et de la beauté
de croire, de témoins qui soient des croyants crédibles,
courageux jusqu'au sang, de vierges qui ne le soient pas que pour
elles-mêmes, mais qui sachent indiquer à tous cette virginité
qui est au coeur de chacun et qui renvoie immédiatement à
l'Eternel, source de tout amour.
Notre terre a soif non seulement de saints, mais de communautés
saintes, aimant tellement l'Eglise et le monde qu'elles sachent présenter
au monde une Eglise libre, ouverte, dynamique, présente dans l'histoire
contemporaine de l'Europe, proche des souffrances des gens, accueillante envers
tous, fer de lance de la justice, attentive aux pauvres, ne se souciant pas de
sa minorité numérique ni de mettre des limites à son
action, ne s'effrayant ni du climat de déchristianisation sociale (réelle,
mais sans doute pas aussi radicale et générale) ni du manque
(souvent seulement en apparence) de résultats.
Telle sera la nouvelle sainteté, capable de ré-évangéliser
l'Europe et d'édifier la nouvelle Europe!
De nouvelles vocations
13. Un nouveau discours sur la vocation et sur les vocations, sur la culture
et sur la pastorale des vocations s'impose donc. Le Congrès a voulu
accueillir une certaine sensibilité, désormais largement diffuse
sur ces thèmes, proposant toutefois en même temps un «
'sursaut' idéal pour ouvrir de nouveaux printemps dans nos Eglises ».(14)
a) Vocation et vocations
Tout comme la sainteté s'adresse à tous les baptisés en
JésusChrist, de même il existe une vocation spécifique pour
tout vivant. Et, de même que la première est enracinée dans
le Baptême, la seconde est liée au simple fait d'exister. La
vocation est la pensée providentielle du Créateur sur chaque créature,
elle est son idée-projet, comme un rêve qui tient à coeur à
Dieu parce que la créature lui tient à coeur. Dieu le Père
veut qu'elle soit différente et spécifique pour chaque vivant.
L'être humain, en effet, est « appelé » à la
vie et, quand il vient à la vie, il porte et retrouve en lui l'image de
Celui qui l'a appelé.
La vocation est la proposition divine pour se réaliser selon cette
image; elle est unique et singulière précisément parce que
cette image est inépuisable. Chaque créature dit et est appelée
à exprimer un aspect particulier de la pensée de Dieu. C'est là
qu'elle trouve son nom et son identité, qu'elle affirme et qu'elle met en
sécurité sa liberté et son originalité.
Donc, si chaque être humain possède sa propre vocation dès
le moment de sa naissance, il existe dans l'Eglise et dans le monde différentes
vocations qui, sur le plan théologique, expriment la ressemblance divine
imprimée dans l'homme et, au niveau pastoral et ecclésial, répondent
aux diverses exigences de la nouvelle évangélisation, en
enrichissant la dynamique et la communion ecclésiales: « L'Eglise
particulière est comme un jardin fleuri, possédant une grande variété
de dons et de charismes, de mouvements et de ministères. D'où
l'importance du témoignage de la communion entre eux, en laissant de côté
tout esprit de 'concurrence' ».(15)
Bien plus, le Congrès a explicitement affirmé qu'« il
faut s'ouvrir à de nouveaux charismes et ministères, peut-être
différents des charismes et ministères habituels. La place du laïcat
et sa mise en valeur sont un signe des temps qu'il nous faut encore découvrir.
Il se révèle toujours plus fructueux ».(16)
b) Une culture de la vocation
Ces éléments pénètrent peu à peu dans la
conscience des croyants mais pas encore assez pour créer une véritable
culture des vocations,(17) capable de franchir les limites de la communauté
des croyants. Voilà pourquoi le Saint-Père, dans son Discours aux
participants au Congrès, souhaite que l'attention patiente et constante
de la communauté chrétienne au mystère de l'appel divin
entraîne une « nouvelle culture des vocations chez les jeunes et dans
les familles ».(18)
Celle-ci est un élément de la nouvelle évangélisation.
Elle est culture de la vie et de l'ouverture à la vie, du sens de la vie,
mais aussi de la mort.
Elle se réfère en particulier à des valeurs, peut-être
un peu oubliées, d'une certaine mentalité émergente («
culture de mort » selon certains), comme la gratitude, l'accueil du mystère,
le sens de l'inachevé chez l'homme et en même temps de son
ouverture à la transcendance, sa disponibilité à se laisser
appeler par un autre (ou par un Autre) et interpeller par la vie, sa confiance
en soi et dans le prochain, sa liberté de s'émouvoir face au don
reçu, face à l'affection, à la compréhension, au
pardon, en découvrant que ce que l'on a reçu est toujours immérité,
excède toujours sa propre mesure et est source de responsabilité à
l'égard de la vie.
Font encore partie de cette culture des vocations la capacité à
rêver et à désirer en grand, la stupeur qui permet d'apprécier
la beauté et de la choisir pour sa valeur intrinsèque, parce
qu'elle rend la vie belle et vraie, l'altruisme qui n'est pas seulement
solidarité dans l'urgence, mais qui naît de la découverte de
la dignité de chaque frère.
A la culture de la distraction, qui risque de perdre de vue et d'annuler les
interrogations sérieuses dans la surabondance des mots, il faut opposer
une culture capable de retrouver le courage et le goût des grandes
questions, celles qui ont trait à l'avenir: ce sont les grandes
questions, en effet, qui rendent grandes aussi les petites réponses.
Mais ce sont ensuite les petites réponses au quotidien qui provoquent les
grandes décisions, comme celle de la foi, ou qui créent une
culture, comme celle des vocations.
Quoi qu'il en soit la culture des vocations, en tant qu'ensemble de valeurs,
doit passer toujours plus d'une conscience ecclésiale à une
conscience civile, de la conscience du croyant ou de la communauté
croyante à la conviction universelle de ne pouvoir construire aucun futur
pour l'Europe de l'an 2000 sur un modèle d'homme sans vocation. De fait,
le Pape ajoute : « Le malaise qui traverse le monde des jeunes révèle,
notamment chez les nouvelles générations, des questions pressantes
sur le sens de l'existence, confirmant ainsi que rien ni personne ne peut étouffer
la question du sens et le désir de vérité. Pour
beaucoup, c'est le terrain sur lequel se joue la recherche de vocation ».(19)
Ce sont précisément cette demande et ce désir qui font
naître une authentique culture de la vocation. Et, si demande et désir
sont au coeur de chaque homme, même de ceux qui les nient, alors cette
culture pourrait devenir une sorte de terrain commun où la conscience
croyante rencontre la conscience laïque et se confronte à elle. Elle
lui donnera, avec générosité et transparence, cette sagesse
qu'elle a reçue d'en haut.
Cette nouvelle culture deviendra ainsi un véritable terrain de
nouvelle évangélisation où pourrait naître un nouveau
modèle d'homme et où pourraient fleurir aussi une nouvelle sainteté
et de nouvelles vocations pour l'Europe de l'an 2000. En effet, la pénurie
des vocations spécifiques les vocations au pluriel est
surtout absence de conscience vocationnelle de la vie la vocation au
singulier , c'est-à-dire absence de culture de la vocation.
Cette culture devient probablement aujourd'hui le premier objectif de la
pastorale des vocations(20) ou, peut-être, de la pastorale en général.
Que serait, en effet, une pastorale qui ne cultiverait pas la liberté de
se sentir appelé par Dieu et qui ne ferait pas naître une nouveauté
de vie?
c) Pastorale des vocations : le « saut de qualité »
Un autre élément lie entre elles la réflexion d'avant
le congrès et l'analyse faite au cours de ce dernier. C'est la conscience
que la pastorale des vocations se trouve face à l'exigence d'un
changement radical, d'un « 'sursaut' idéal », selon le document
préparatoire,(21) ou d'un « saut de qualité », comme
l'a recommandé le Pape dans son Message à la fin du Congrès.(22)
Encore une fois, nous nous trouvons devant une convergence évidente
devant être comprise dans sa signification authentique, dans cette analyse
de la situation que nous proposons.
Il ne s'agit pas seulement d'une invitation à réagir à
une sensation de fatigue ou de méfiance au vu des faibles résultats.
Ces mots n'entendent pas non plus provoquer un simple renouvellement de
certaines méthodes ou encourager à retrouver l'énergie et
l'enthousiasme, mais ils veulent indiquer, en substance, que la pastorale des
vocations en Europe est arrivée à un tournant historique, à
un passage décisif. Il y a eu une histoire, avec une préhistoire,
puis des phases qui se sont lentement succédé, au long de ces
dernières années, comme des saisons naturelles, et qui doivent désormais
nécessairement évoluer vers l'état « adulte » et
mûr de la pastorale des vocations.
Il ne s'agit donc ni de sous-évaluer le sens de ce passage, ni
d'accuser quiconque pour ce qu'il n'aurait pas fait par le passé. Au
contraire! Notre sentiment, qui est le sentiment de toute l'Eglise, est un
sentiment de reconnaissance sincère envers nos frères et nos
soeurs qui, dans des conditions passablement difficiles, ont généreusement
aidé tant de jeunes gens et de jeunes filles à chercher et à
trouver leur vocation. Mais il s'agit, en tout cas, de comprendre encore une
fois la direction que Dieu, le Seigneur de l'histoire, imprime à notre
histoire et notamment à la riche histoire des vocations en Europe qui se
trouve à un carrefour difficile.
Si la pastorale des vocations est née comme une urgence liée
à une situation de crise et d'indigence vocationnelle, il est impossible
aujourd'hui de la penser avec la même précarité, motivée
par une conjoncture négative, mais au contraire elle apparaît
comme l'expression stable et cohérente de la maternité de
l'Eglise, ouverte au plan de Dieu, que nul ne peut arrêter et qui engendre
toujours la vie en elle.
Si, autrefois, la promotion des vocations se référait
seulement ou surtout à certaines vocations, aujourd'hui elle devrait
tendre toujours plus à la promotion de toutes les vocations, car
dans l'Eglise du Seigneur tous grandissent ensemble ou personne ne grandit.
Si, à ses débuts, la pastorale des vocations pourvoyait
à circonscrire son domaine d'intervention à certaines catégories
de personnes (« les nôtres », ceux qui étaient les plus
proches des milieux d'Eglise ou ceux qui semblaient manifester tout de suite un
certain intérêt, les meilleurs et les plus méritoires, ceux
qui avaient déjà fait une option de foi, et ainsi de suite),
aujourd'hui la nécessité se fait sentir d'étendre
courageusement et à tous, au moins en théorie, l'annonce
et la proposition d'une vocation, au nom de ce Dieu qui ne fait pas de préférence,
qui choisit les pécheurs dans un peuple de pécheurs, qui fait
d'Amos qui n'était pas fils de prophètes mais simple
cueilleur de sycomores un prophète, qui appelle Lévi, qui
va chez Zachée et qui est même capable de faire surgir des pierres
des fils à Abraham (cf. Mt 3, 9).
Si, autrefois, l'activité vocationnelle naissait pour une
bonne part de la peur (de l'extinction ou de moins compter) et du désir
de maintenir les présences et les oeuvres à des niveaux déterminés,
désormais la peur, qui est toujours mauvaise conseillère, cède
la place à l'espérance chrétienne, qui naît
de la foi et qui est projetée vers la nouveauté et le futur de
Dieu.
Si une certaine animation des vocations est, ou était, éternellement
incertaine et timide, jusqu'à sembler pratiquement en condition d'infériorité
par rapport à une culture anti-vocationnelle, aujourd'hui seul celui qui
est animé de la certitude qu'il existe en chaque personne
sans exclusion un don original de Dieu qui attend d'être découvert
peut faire une bonne pastorale des vocations.
Si l'objectif semblait autrefois être le recrutement, et la méthode
la propagande, souvent en forçant un peu la liberté de l'individu
et avec des épisodes de « concurrence », il doit toujours être
clair à présent que notre but est le service à rendre àla
personne, afin qu'elle sache discerner le projet de Dieu sur la vie pour l'édification
de l'Eglise et qu'elle se reconnaisse en lui et réalise sa propre vérité.(23)
Si, à une époque pas très lointaine, certains
s'imaginaient pouvoir résoudre la crise des vocations par des choix
discutables, par exemple en « important des vocations » d'ailleurs
(souvent en les déracinant de leur contexte), aujourd'hui personne ne
devrait s'imaginer pouvoir résoudre la crise des vocations en la
contournant, car le Seigneur continue à appeler dans chaque Eglise et
en tout lieu.
Ainsi, dans la même ligne, le « cyrénéen
vocationnel », improvisateur volontaire et souvent solitaire, devrait
passer toujours davantage d'une animation faite d'initiatives et d'expériences
épisodiques à une éducation à la vocation
s'inspirant de la sagesse d'une méthode éprouvée
d'accompagnement, pour pouvoir apporter une aide appropriée à
ceux qui sont en recherche.
Par conséquent, l'animateur des vocations devrait devenir
toujours plus un éducateur de foi et formateur de vocations et
l'animation sacerdotale devenir toujours plus une action collective,(24)
de toute la communauté, religieuse ou paroissiale, de tout l'institut ou
de tout le diocèse, de tout prêtre ou de toute personne consacrée
ou croyante, et pour toutes les vocations dans chaque phase de la vie.
Enfin, il est temps que l'on passe clairement de la « pathologie
de la fatigue »(25) et de la résignation, que l'on justifie en
attribuant à l'actuelle génération de jeunes la cause
unique de la crise des vocations, au courage de se poser les questions justes,
pour comprendre les erreurs éventuelles et les défaillances, pour
parvenir à un nouvel élan créatif fervent de témoignage.
d) Petit troupeau et grande mission(26)
C'est la cohérence avec laquelle on agira dans cette voie qui aidera
toujours plus à redécouvrir la dignité de la pastorale des
vocations et sa position centrale et de synthèse naturelle dans le
domaine pastoral.
Ici encore, nous venons d'expériences et de conceptions qui ont risqué
de marginaliser, d'une façon ou d'une autre, par le passé, cette même
pastorale des vocations, en la considérant comme moins importante. Elle
présente parfois un visage peu triomphant de l'Eglise actuelle ou est jugée
comme un secteur de la pastorale moins fondé, sur le plan théologique,
par rapport à d'autres, comme un produit récent d'une situation
critique et contingente.
La pastorale des vocations vit peut-être encore dans une situation
d'infériorité qui, d'un côté, peut nuire à son
image et indirectement à l'efficacité de son action mais, de
l'autre, peut aussi devenir un contexte favorable pour définir et expérimenter
avec créativité et liberté liberté aussi de
se tromper de nouveaux chemins pastoraux.
Surtout, cette situation peut rappeler cette autre « infériorité
» ou pauvreté dont parlait Jésus en regardant les foules qui
le suivaient : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu
nombreux » (Mt 9, 37). Face à la moisson du Royaume de Dieu,
face à la moisson de la nouvelle Europe et de la nouvelle évangélisation,
les « ouvriers » sont et seront peu nombreux, « petit troupeau et
grande mission », pour faire mieux ressortir que la vocation est initiative
de Dieu, don du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
DEUXIEME PARTIE
THEOLOGIE DE LA VOCATION:
« Il y a diversité de charismes
mais c'est le même esprit » (1 Co 12, 4)
Le but fondamental de cette partie théologique est de permettre
de saisir le sens de la vie humaine par rapport à Dieu, communion
trinitaire. Le mystère du Père, du Fils et du Saint-Esprit fonde
la pleine existence de l'homme, en tant qu'appel à l'amour dans le don de
soi et dans la sainteté et en tant que don dans l'Eglise pour le monde.
Toute anthropologie détachée de Dieu est illusoire.
Il s'agit maintenant de définir les éléments
structurels de la vocation chrétienne, son architecture essentielle qui, évidemment,
ne peut être que théologique. Cette réalité, qui a déjà
fait l'objet de multiples analyses, notamment de la part du Magistère,
est riche d'une tradition spirituelle, biblico-théologique, qui a formé
non seulement des générations d'appelés, mais aussi une
spiritualité de l'appel.
La demande de sens pour la vie
14. A l'école de la Parole de Dieu, la communauté chrétienne
accueille la réponse la plus élevée à la demande de
sens qui surgit, plus ou moins clairement, dans le coeur de l'homme. C'est une réponse
qui ne vient pas de la raison humaine, bien que toujours provoquée, de
manière dramatique, par le problème de l'existence et du destin;
mais de Dieu. C'est lui qui remet à l'homme la clef de lecture servant à
éclaircir et à résoudre les grandes interrogations qui font
de l'homme un sujet qui interroge: « Pourquoi sommes-nous au monde?
Qu'est-ce que la vie? Quelle est la destination finale au-delà du mystère
de la mort? ».
Il ne faut cependant pas oublier que dans la culture de la distraction dans
laquelle sont surtout plongés les jeunes de notre temps, les questions
fondamentales courent le risque d'être étouffées ou d'être
refoulées. Plus que cherché, aujourd'hui le sens de la vie est
imposé: soit par ce que l'on vit dans l'immédiat, soit par ce qui
gratifie les besoins qui, une fois satisfaits, rend la conscience toujours plus
obtuse, laissant les interrogations les plus vraies non élucidées.(27)
La théologie pastorale et l'accompagnement spirituel ont donc pour tâche
d'aider les jeunes à interroger la vie, pour parvenir à formuler,
dans un dialogue décisif avec Dieu, la question de Marie de Nazareth: «
Comment est-ce possible? » (cf. Lc 1, 34).
L'icône trinitaire
15. A l'écoute de la Parole, non sans stupeur, nous découvrons
que la catégorie biblico-théologique la plus compréhensible
et la plus à même d'exprimer le mystère de la vie, à
la lumière du Christ, est celle de la « vocation ».(28) «
Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère
du Père et de son amour, manifeste pleinement l'homme à lui-même
et lui découvre la sublimité de sa vocation ».(29)
Voilà pourquoi la figure biblique de la communauté de Corinthe
présente les dons de l'Esprit, dans l'Eglise, comme subordonnés à
la reconnaissance de Jésus comme le Seigneur. La christologie constitue véritablement
le fondement de toute anthropologie et ecclésiologie. Le Christ est
le projet de l'homme. Ce n'est qu'après que le croyant a reconnu que
Jésus est le Seigneur « sous l'action de l'Esprit Saint » (cf.
1 Co 12,3) qu'il peut accueillir le statut de la nouvelle communauté
des croyants: « Il y a, certes, diversité de dons spirituels, mais
c'est le même Esprit; diversité de ministères, mais c'est le
même Seigneur; diversité d'opérations, mais c'est le même
Dieu qui opère tout en tous » (1 Co 12, 4-6).
L'image paulinienne met clairement en évidence trois aspects
fondamentaux des dons de vocation dans l'Eglise, étroitement liés à
leur origine au sein de la communion trinitaire et en référence spécifique
avec chacune des Personnes.
A la lumière de l'Esprit, les dons sont l'expression de son infinie
gratuité. Il est lui-même charisme (Ac 2, 38),
source de tout don et expression de la créativité divine
incompressible.
A la lumière du Christ, les dons vocationnels sont « ministères
»; ils expriment la diversité multiforme du service que le Fils a vécu
jusqu'au don de sa vie. En effet, il « n'est pas venu pour être
servi, mais pour servir et donner sa vie » (Mt 20, 28). Jésus
est donc le modèle de tout ministère.
A la lumière du Père, les dons sont « opérations
» car c'est à partir de lui, source de la vie, que tout être déploie
son dynamisme de créature.
L'Eglise reflète donc, en tant qu'icône, le mystère de
Dieu Père, de Dieu Fils et de Dieu Esprit Saint. Et toute vocation porte
en elle les traits caractéristiques des trois Personnes de la communion
trinitaire. Les personnes divines sont source et modèle de tout appel.
Bien plus, la Trinité, en elle-même, est un entrelacement
mystérieux d'appels et de réponses. Ce n'est que là, à
l'intérieur de ce dialogue ininterrompu, que chaque vivant retrouve non
seulement ses racines, mais aussi son destin et son avenir, ce qu'il est appelé
à être et à devenir, dans la vérité et la
liberté, dans le concret de son histoire.
En effet, les dons, dans le statut ecclésiologique de la première
épître aux Corinthiens, ont une destination historique et concrète:
« A chacun la manifestation de l'Esprit est donnée en vue du bien
commun » (1 Co 12, 7). Il existe un bien supérieur qui dépasse
naturellement le don personnel: construire le Corps du Christ dans l'unité;
rendre épiphanique sa présence dans l'histoire « afin que le
monde croie » (Jn 17, 21).
Par conséquent, la communauté ecclésiale est, d'une
part, enveloppée par le mystère de Dieu, elle en est l'icône
visible et, d'autre part, elle est totalement impliquée dans l'histoire
de l'homme dans le monde, en état d'exode, vers les « cieux nouveaux
».
L'Eglise et toute vocation en elle expriment un dynamisme identique: être
appelé à une mission.
Le Père appelle à la vie
16. L'existence de chacun est le fruit de l'amour créateur du Père,
de son désir efficace, de sa parole génératrice.
L'acte créateur du Père possède la dynamique d'un
appel, d'un appel à la vie. L'homme vient à la vie parce qu'il est
aimé, pensé et voulu par une Volonté bonne qui l'a préféré
à la non-existence, qui l'a aimé avant même qu'il soit,
connu avant même de le former dans le sein maternel, consacré avant
qu'il vienne à la lumière (cf. Jr 1, 5; Is 49,
1.5; Ga 1, 15).
a) « ... à son image »
Dans l'« appel créateur », l'homme apparaît immédiatement
dans toute la force de sa dignité en tant que sujet appelé à
la relation avec Dieu, à être devant lui, avec les autres, dans le
monde, avec un visage qui reflète les oeuvres divines: « Faisons
l'homme à notre image, comme notre ressemblance » (Gn 1,
26). Cette triple relation appartient au dessein originel, car le Père «
nous a élus en lui le Christ dès la fondation du
monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans
l'amour » (Ep 1, 4).
Reconnaître le Père signifie que nous existons à sa manière,
puisqu'il nous a créés à son image (Sg 2, 23).
C'est donc en cela qu'est contenue la vocation fondamentale de l'homme: la
vocation à la vie et à une vie immédiatement conçue à
la ressemblance de la vie divine. Si le Père est l'éternelle
source de vie, la gratuité totale, la source éternelle de
l'existence et de l'amour, l'homme est appelé, à la mesure de son être,
mesure petite et limitée, à être comme lui; il est donc
appelé à « donner la vie », à prendre en charge
la vie d'un autre.
Alors l'acte créateur du Père est ce qui permet de prendre
conscience que la vie est consignée à la liberté de l'homme
appelé à donner une réponse tout à fait personnelle
et originale, responsable et pleine de gratitude.
b) L'amour, sens plénier de la vie
Dans cette perspective de l'appel à la vie, il nous faut exclure
quelque chose: que l'homme puisse considérer l'existence comme une chose évidente,
due et casuelle.
Il n'est peut-être pas facile, dans la culture contemporaine, de s'émerveiller
devant le don de la vie.(30)
Alors qu'il est plus facile de percevoir le sens d'une vie donnée,
celle qui déborde vers les autres, il faut en revanche une conscience
plus mûre, une certaine formation spirituelle, pour percevoir que la vie
de chacun, dans tous les cas et avant tout autre choix, est amour reçu et
qu'en conséquence un projet de vocation est déjà caché
dans cet amour.
Le simple fait d'exister devrait avant tout nous émerveiller et nous
remplir d'une immense gratitude envers Celui qui, d'une façon entièrement
gratuite, nous a tirés du néant en prononçant notre nom.
Dès lors la perception que la vie est un don ne devrait pas seulement
susciter une attitude de reconnaissance, mais elle devrait lentement suggérer
la première grande réponse à la demande fondamentale de
sens: la vie est le chef-d'oeuvre de l'amour créateur de Dieu et est
en soi un appel à aimer: don reçu qui tend par nature à
devenir bien donné.
c) L'amour, vocation de tout homme
L'amour est le sens plénier de la vie. Dieu a tant aimé
l'homme qu'il lui a donné sa propre vie et l'a rendu capable de vivre et
d'aimer à la manière divine. C'est dans cet excès d'amour,
l'amour du commencement, que l'homme trouve sa vocation radicale, qui est «
vocation sainte » (2 Tm 1, 9), et découvre son
identité unique qui le rend immédiatement semblable à Dieu,
« à l'image du Saint » qui l'a aimé (1 P 1, 15).
« En créant l'humanité de l'homme et de la femme à son
image et en la conservant continuellement dans l'être commente
JeanPaul II Dieu inscrit en elle la vocation, et donc la capacité
et la responsabilité correspondantes, à l'amour et à la
communion. L'amour est donc la vocation fondamentale et innée de tout être
humain ».(31)
d) Le Père éducateur
Grâce à cet amour qui l'a créé, personne ne peut
se sentir « superflu », car chacun est appelé à répondre
selon un projet de Dieu pensé expressément pour lui.
L'homme sera donc heureux et pleinement réalisé en étant
à sa place, en accueillant la proposition éducative de Dieu, avec
toute la crainte qu'une telle intention suscite dans un coeur de chair. Dieu créateur
qui donne la vie est également le Père qui « éduque
», qui tire du néant ce qui n'est pas encore pour le faire être;
il tire du coeur de l'homme ce qu'il y a placé, afin qu'il soit
pleinement lui-même, et ce qu'il l'a appelé à être, à
sa manière.
D'où la nostalgie d'infini que Dieu a mis dans le monde intérieur
de chacun, comme un sceau divin.
e) L'appel du Baptême
Cette vocation à la vie et à la vie divine est célébrée
dans le Baptême. Dans ce sacrement, le Père se penche avec une
tendresse attentionnée sur la créature, fils ou fille de l'amour
d'un homme et d'une femme, pour bénir le fruit de cet amour et faire en
sorte qu'il devienne pleinement son fils. A partir de ce moment-là, la créature
est appelée à la sainteté des enfants de Dieu. Rien ni
personne ne pourra jamais effacer cette vocation.
Avec la grâce du Baptême, Dieu le Père intervient pour
manifester que lui, et lui seul, est l'auteur du plan du salut, à l'intérieur
duquel chaque être humain joue un rôle personnel. Son acte est sans
précédent, antérieur; il n'attend pas l'initiative de
l'homme, ne dépend pas de ses mérites, ni ne se modèle à
partir de ses capacités ou dispositions. C'est le Père qui connaît,
désigne, imprime une impulsion, met un sceau, appelle encore « dès
la fondation du monde » (Ep 1, 4). Puis il donne la force, chemine
près de nous, soutient les efforts, est Père et Mère pour
toujours...
La vie chrétienne acquiert ainsi une signification d'expérience
de réponse: elle devient réponse responsable pour faire grandir un
rapport filial avec le Père et un rapport fraternel dans la grande
famille des enfants de Dieu. Le chrétien est appelé à
favoriser, à travers l'amour, ce processus de ressemblance au Père
qui s'appelle vie théologale.
Aussi la fidélité au Baptême conduit-elle à poser
à la vie, et à soi-même, des questions toujours plus précises;
surtout pour se disposer à vivre l'existence non seulement en vertu
d'aptitudes humaines, qui sont autant de dons de Dieu, mais en vertu de sa
volonté; non pas selon des perspectives mondaines, trop souvent de petit
cabotage, mais selon les désirs et les projets de Dieu.
La fidélité au Baptême signifie dès lors regarder
vers le haut, en tant que fils, pour discerner sa volonté sur notre vie
et sur notre avenir.
Le Fils appelle à le suivre
17. « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit » (Jn
14, 8).
C'est ce que demande Philippe à Jésus, la veille de la
passion.C'est la nostalgie poignante de Dieu, présente dans le coeur de
tout homme: connaître ses racines, connaître Dieu. L'homme n'est pas
infini, il est immergé dans la finitude; mais son désir gravite
autour de l'infini.
La réponse de Jésus surprend les disciples: « Voilà
si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe? Qui m'a
vu a vu le Père » (Jn 14, 9).
a) Envoyé par le Père pour appeler l'homme
Le Père nous a créés dans le Fils, «
resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance » (He 1, 3),
nous destinant à être conformes à son image (cf. Rm
8, 29). Le Verbe est l'image parfaite du Père. Il est Celui dans lequel
le Père s'est rendu visible, le Logos par lequel il « nous a parlé
» (He 1, 2). Tout son être est d'« être envoyé
», pour rendre Dieu, en tant que Père, proche des hommes, pour dévoiler
son visage et son nom aux hommes (Jn 17, 6).
Si l'homme est appelé à être fils de Dieu, en conséquence
personne mieux que le Verbe Incarné ne peut « parler » de Dieu à
l'homme et représenter l'image réussie du fils. Voilà
pourquoi le Fils de Dieu, en venant sur cette terre, a appelé à Le
suivre, à être comme lui, à partager sa vie, sa parole, sa pâque
de mort et de résurrection; et même ses sentiments.
Le Fils, envoyé de Dieu s'est fait homme pour appeler l'homme:
l'envoyé du Père est celui qui appelle les
hommes.
Voilà pourquoi il n'existe aucun passage de l'Evangile ou une
rencontre ou un dialogue qui n'ait une signification vocationnelle, qui
n'exprime, directement ou indirectement, un appel de la part de Jésus.
C'est comme si ses rendez-vous humains, provoqués par les circonstances
les plus diverses, étaient d'une manière ou d'une autre une
occasion pour lui de placer la personne face à la question stratégique:
« Que dois-je faire de ma vie? », « Quel est mon chemin? ».
b) Le plus grand amour: donner la vie
A quoi Jésus appelle-t-il? A le suivre pour être et agir comme
lui. Plus particulièrement, à vivre la même relation qu'il
entretient avec le Père et avec les hommes: à accueillir la vie
comme un don venant des mains du Père pour « perdre » et
reverser ce don sur ceux que le Père lui a confiés.(32)
Il existe un trait unificateur dans l'identité de Jésus qui
constitue le sens plénier de l'amour: la mission. Celle-ci
exprime l'abnégation, qui atteint son épiphanie suprême sur
la croix. « Nul n'a plus grand amour que celui-ci: donner sa vie pour ses
amis » (Jn 15, 13).
Aussi chaque disciple est-il appelé à répéter et
à revivre les sentiments du Fils, qui trouvent une synthèse dans
l'amour, motivation décisive de tout appel. Mais surtout chaque disciple
est appelé à rendre visible la mission de Jésus, il est
appelé pour la mission: « Comme le Père m'a envoyé,
moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21). La structure de toute
vocation, et même sa maturité, consiste à continuer Jésus
dans le monde, pour faire, comme lui, de la vie un don. L'envoi en mission est
en effet la consigne du soir de Pâques (Jn 20, 21) et la dernière
parole avant de monter vers le Père (Mt 28, 16-20).
c) Jésus, le formateur
Chaque appelé est signe de Jésus: en quelque sorte son
coeur et ses mains continuent à embrasser les petits, à guérir
les malades, à réconcilier les pécheurs et à se
laisser clouer en croix par amour pour tous. Le fait d'être pour les
autres, avec le coeur du Christ, est le visage mûr de toute vocation. Voilà
pourquoi le Seigneur Jésus est le formateur de ceux qu'il
appelle, le seul qui puisse modeler en eux ses sentiments.
Chaque disciple, en répondant à son appel et en se laissant
former par lui, exprime les traits les plus vrais de son choix. C'est pourquoi «
le fait de Le reconnaître lui, comme le Seigneur de la vie et de
l'histoire, comporte aussi l'auto-reconnaissance du fait d'être disciple
(...) L'acte de foi allie nécessairement la reconnaissance christologique
et l'auto-reconnaissance anthropologique ».(33)
D'où la pédagogie de l'expérience vocationnelle chrétienne
évoquée par la Parole de Dieu: Jésus « en institua
Douze pour être ses compagnons et pour les envoyer prêcher » (Mc
3, 14). Pour être vécue en plénitude, dans la dimension du
don et de la mission, la vie chrétienne a besoin de motivations fortes et
surtout de communion profonde avec le Seigneur: dans l'écoute, dans le
dialogue, dans la prière, dans l'intériorisation des sentiments,
en se laissant former par lui chaque jour et surtout dans le désir ardent
de communiquer au monde la vie du Père.
d) L'Eucharistie: l'investiture pour la mission
Dans toutes les catéchèses de la communauté chrétienne
primitive, la place centrale du mystère pascal est évidente. Le
message central du mystère pascal: annoncer le Christ mort et ressuscité.
Dans le mystère du pain partagé et du sang versé pour la
vie du monde, la communauté croyante contemple l'épiphanie suprême
de l'amour, la vie du Fils de Dieu offerte.
Voilà pourquoi dans la célébration de l'Eucharistie, «
sommet et source »(34) de la vie chrétienne, est célébrée
la révélation la plus haute de la mission de Jésus-Christ
dans le monde; mais l'Eucharistie célèbre aussi l'identité
de la communauté ecclésiale convoquée pour être envoyée,
appelée à la mission.
Dans la communauté qui célèbre le mystère
pascal, chaque chrétien entre et prend part au style du don de Jésus,
en devenant comme lui pain rompu pour l'offrande faite au Père et pour la
vie du monde.
L'Eucharistie devient ainsi la source de toute vocation chrétienne;
en elle, tout croyant est appelé à se conformer au Christ
Ressuscité totalement offert et donné. Il devient icône de
toute réponse de vocation; comme en Jésus, en toute vie et en
toute vocation il existe une fidélité difficile à vivre
jusqu'à la mesure de la croix.
Celui qui y prend part accueille l'invitation-appel de Jésus à
« faire mémoire » de lui, dans le sacrement et dans la vie, à
vivre « en rappelant » dans la vérité et la liberté
des choix quotidiens le mémorial de la croix, à remplir
l'existence de gratitude et de gratuité, à briser son corps et à
verser son sang. Comme le Fils.
L'Eucharistie engendre enfin le témoignage et prépare à
la mission: « Allez dans la paix ». On passe de la rencontre avec le
Christ sous le signe du Pain à la rencontre avec le Christ sous le signe
de chaque homme. L'engagement du croyant ne s'éteint pas à l'entrée,
mais à la sortie de l'église. La réponse à l'appel
rencontre l'histoire de la mission. La fidélité à sa
vocation puise aux sources de l'Eucharistie et se mesure dans l'Eucharistie de
la vie.
L'Esprit appelle au témoignage
18. Chaque croyant éclairé par l'intelligence de la foi est
appelé à connaître et à reconnaître Jésus
comme le Seigneur; et, en lui, à se reconnaître soi-même.
Mais cela n'est pas seulement le fruit d'un désir humain ou de la bonne
volonté de l'homme. Même après avoir vécu l'expérience
prolongée avec le Seigneur, les disciples ont toujours besoin de Dieu.
Bien plus, la veille de la passion, ils sont un peu perturbés (Jn
14, 1), ils redoutent la solitude. Jésus les encourage en leur faisant
une promesse inouïe: « Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jn
14, 18). Les premiers appelés de l'Evangile ne resteront pas seuls: Jésus
leur assure la compagnie diligente de l'Esprit.
a) Consolateur et ami, guide et mémoire
« Il est le "Consolateur", l'Esprit de bonté, que le Père
enverra au nom du Fils, don du Seigneur ressuscité »,(35) «
pour qu'il soit avec vous à jamais » (Jn 14, 16).
L'Esprit devient ainsi l'ami de chaque disciple, le guide au regard jaloux
sur Jésus et sur les appelés, pour faire d'eux des témoins à
contre-courant de l'événement plus bouleversant du monde: le
Christ est mort et ressuscité. Il est en effet la « mémoire »
de Jésus et de sa Parole: « Lui, vous enseignera tout et vous
rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 26); et même «
il vous introduira dans la vérité tout entière » (Jn
16, 13).
La nouveauté permanente de l'Esprit consiste à guider vers une
intelligence progressive et profonde de la vérité, cette vérité
qui n'est pas une notion abstraite, mais le projet de Dieu dans la vie de chaque
disciple. C'est la transformation de la Parole en vie et de la vie selon la
Parole.
b) Animateur et accompagnateur des vocations
De la sorte, l'Esprit devient le grand animateur de toute vocation, Celui
qui accompagne le cheminement pour qu'il arrive au but, l'iconographe intérieur
qui modèle avec imagination le visage de chacun selon Jésus.
Il est toujours présent à côté de chaque homme et
de chaque femme, pour conduire tous les hommes au discernement de leur identité
de croyants et d'appelés, pour modeler cette identité exactement
selon le modèle de l'amour divin. Cette « empreinte divine »,
l'Esprit sanctificateur cherche à la reproduire en chacun de nous,
patient artisan de nos âmes et « consolateur parfait ».
Mais l'Esprit rend surtout les appelés capables de « témoigner
»: « il me rendra témoignage. Mais vous aussi, vous témoignerez
» (Jn 15, 26-27). Cette façon d'être de tout appelé
constitue la parole convaincante, le contenu même de la mission. Le témoignage
ne consiste pas seulement à suggérer les paroles de l'annonce
comme dans l'Evangile de Matthieu (Mt 10, 20), mais plutôt à
conserver Jésus dans son coeur et à l'annoncer, lui, comme la vie
du monde.
c) La sainteté, vocation de tous
La question concernant le saut de qualité à imprimer à
la pastorale des vocations aujourd'hui devient une interrogation qui engage sans
aucun doute à écouter l'Esprit: car c'est lui l'annonciateur des «
choses à venir » (Jn 16, 13); c'est lui qui donne une
intelligence spirituelle nouvelle pour comprendre l'histoire et la vie à
partir de la Pâque du Seigneur dont la victoire comporte l'avenir de tout
homme.
Il devient donc légitime de nous demander: En quoi réside
l'appel de l'Esprit Saint pour notre temps? Quelles corrections devons-nous
apporter aux chemins de la pastorale des vocations?
La réponse ne viendra que si nous accueillons le grand appel à
la conversion, adressé à la communauté ecclésiale et
à chacun de nous en elle, comme un véritable itinéraire
d'ascétique et de renaissance intérieure, pour que chacun retrouve
la fidélité à sa propre vocation.
Il existe une primauté de la vie dans l'Esprit qui est à
la base de toute pastorale des vocations. Cela exige de dépasser un
pragmatisme diffus et l'extériorisation qui conduit à oublier la
vie théologale de la foi, de l'espérance et de la charité.
L'écoute profonde de l'Esprit est le nouveau souffle de toute action
pastorale de la communauté ecclésiale.
La primauté de la vie spirituelle est la prémisse pour répondre
à cette nostalgie de sainteté qui, comme nous l'avons déjà
rappelé, traverse aussi l'époque qu'est en train de vivre l'Eglise
d'Europe. La sainteté est la vocation universelle de chaque homme,(36)
elle est la voie royale vers laquelle convergent les nombreux sentiers des
vocations particulières. Par conséquent, le grand rendez-vous de
l'Esprit pour ce tournant de l'histoire post-conciliaire est la sainteté
des appelés.
d) Les vocations au service de la vocation de l'Eglise
Mais tendre efficacement vers cet objectif signifie adhérer à
l'action mystérieuse de l'Esprit selon certaines directions précises,
qui préparent et constituent le secret d'une vraie vitalité de
l'Eglise de l'an 2000.
C'est à l'Esprit Saint que revient le rôle éternel de la
communion qui se reflète dans l'icône de la communauté
ecclésiale, visible à travers la pluralité des dons et
des ministères.(37) Car c'est précisément dans l'Esprit
que chaque chrétien découvre son originalité absolue,
l'unicité de son appel et, en même temps, sa tendance naturelle et
indélébile vers l'unité. C'est dans l'Esprit que les
vocations dans l'Eglise sont nombreuses tout en n'étant qu'une seule et même
vocation à l'unité de l'amour et du témoignage. C'est
encore l'action de l'Esprit qui rend possible la pluralité des vocations
dans l'unité de la structure ecclésiale: la variété
des vocations dans l'Eglise est nécessaire pour réaliser la
vocation de l'Eglise et, à son tour, la vocation de l'Eglise est de
rendre possibles et praticables les vocations de et dans l'Eglise. Les
diverses vocations sont donc tournées vers le témoignage de l'agapê,
vers l'annonce du Christ, unique Sauveur du monde.
Telle est précisément l'originalité de la vocation chrétienne:
faire coïncider la réalisation de la personne avec celle de la
communauté. Ce qui veut dire encore une fois faire prévaloir
la logique de l'amour sur celle des intérêts privés, la
logique du partage sur celle de l'appropriation narcissique des talents (cf.
1 Co 12-14).
La sainteté devient donc la véritable épiphanie de
l'Esprit Saint dans l'histoire. Si chaque Personne de la Communion Trinitaire a
son visage, et s'il est vrai que les visages du Père et du Fils sont
assez familiers, car Jésus en se faisant homme nous a révélé
le visage du Père, les saints deviennent l'icône la plus parlante
de l'Esprit. De même tout croyant fidèle à l'Evangile, selon
sa vocation particulière et suivant l'appel universel à la sainteté,
cache et révèle le visage de l'Esprit Saint.
e) Le « oui » à l'Esprit dans la Confirmation
Le sacrement de la Confirmation est le moment qui exprime de manière
la plus évidente et consciente le don et la rencontre avec l'Esprit
Saint.
Le confirmant face à Dieu et à son geste d'amour (« Reçois
le sceau de l'Esprit Saint qui t'est donné en don »),(38) mais face
aussi à sa conscience et à la communauté chrétienne,
répond « amen ». Il est important de retrouver le sens fort de
cet « amen » au niveau de la formation et de la catéchèse.(39)
Il veut avant tout signifier le « oui » à l'Esprit Saint
et, avec lui, à Jésus. Voilà pourquoi la célébration
du sacrement de Confirmation prévoit le renouvellement des promesses
baptismales et demande au confirmant de s'engager à renoncer au péché
et aux oeuvres du malin, toujours aux aguets pour défigurer l'image chrétienne;
et surtout de s'engager à vivre l'Evangile de Jésus et, en
particulier, le commandement de l'amour. Il s'agit de confirmer et de rénover
la fidélité de sa vocation à son identité de fils de
Dieu.
L'« amen » est également un « oui » à
l'Eglise. Par la Confirmation, le jeune déclare prendre en charge la
mission de Jésus que continue la communauté, en s'engageant dans
deux directions pour rendre concret son « amen »: le témoignage
et la mission. Celui qui reçoit la Confirmation sait que la foi
est un talent qu'il faut faire fructifier; c'est un message à transmettre
aux autres par la vie, par le témoignage cohérent de tout
son être; et par la parole, avec le courage missionnaire de
diffuser la bonne nouvelle.
Enfin, l'« amen » exprime la docilité à l'Esprit
Saint pour penser et décider de son avenir selon le projet de Dieu.
Non seulement selon ses aspirations et aptitudes; non seulement dans les espaces
mis à sa disposition par le monde; mais surtout en harmonie avec le
dessein, toujours inédit et imprévisible, que Dieu a sur chacun.
De la Trinité à l'Eglise dans le monde
19. Toute vocation chrétienne est « particulière »
car elle interpelle la liberté de chaque homme et engendre une réponse
tout à fait personnelle dans une histoire originale et unique. C'est
pourquoi chacun, dans sa propre expérience de vocation, trouve une
histoire qui ne peut être réduite à des schémas généraux.
L'histoire de chaque homme est une petite histoire, mais fait toujours partie,
d'une manière absolument unique, d'une grande histoire. Dans le rapport
entre ces deux histoires, entre sa petitesse et la grandeur qui lui appartient
et le dépasse, l'être humain joue sa liberté.
a) Dans l'Eglise et dans le monde, pour l'Eglise et le monde
Chaque vocation naît en un lieu précis, dans un contexte
concret et limité, mais ne se referme pas sur elle-même, ni ne tend
à une perfection privée ou à l'auto-réalisation
psychologique ou spirituelle de l'appelé; elle fleurit dans l'Eglise,
dans cette Eglise qui chemine dans le monde vers le Royaume accompli, vers la réalisation
d'une histoire qui est grande car c'est une histoire de salut.
La communauté ecclésiale elle-même possède une
structure profondément vocationnelle: elle est appelée pour la
mission; elle est le signe du Christ missionnaire du Père. Comme le dit
Lumen Gentium: « L'Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte le
sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union
intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain ».(40)
D'une part, l'Eglise est le signe qui reflète le mystère de
Dieu; elle est l'icône qui renvoie à la communion trinitaire sous
le signe de la communauté visible et au mystère du Christ dans le
dynamisme de la mission universelle. De l'autre, l'Eglise est immergée
dans le temps des hommes, elle vit dans l'histoire dans une condition d'exode,
elle est en mission au service du Royaume pour transformer l'humanité en
la communauté des enfants de Dieu.
Aussi l'attention envers l'histoire demande-t-elle à la communauté
ecclésiale de se mettre à l'écoute des attentes des hommes,
de lire les signes des temps qui constituent le code et le langage de l'Esprit
Saint, d'entrer en un dialogue critique et fécond avec le monde
contemporain, en accueillant avec bienveillance les traditions et les cultures
pour révéler en elle le dessein du Royaume et y jeter le levain de
l'Evangile.
La petite grande histoire de chaque vocation se mêle à
l'histoire de l'Eglise dans le monde. De même qu'il est né dans
l'Eglise et dans le monde, chaque appel est au service de l'Eglise et du monde.
b) L'Eglise, communauté et communion de vocations
C'est dans l'Eglise, communauté de dons pour l'unique mission, que se
réalise le passage de la condition où se trouve le croyant inséré
dans le Christ par le Baptême à sa vocation « particulière
» comme réponse au don spécifique de l'Esprit. Dans cette
communauté, toute vocation est « particulière » et se spécifie
à travers un projet de vie; il n'existe pas de vocations générales.
Par ailleurs, dans sa particularité, chaque vocation est à la
fois « nécessaire » et « relative ». « Nécessaire
», parce que le Christ vit et se rend visible dans son corps qu'est
l'Eglise et dans le disciple qui en constitue une partie essentielle. «
Relative », parce qu'aucune vocation n'épuise à elle seule le
signe de témoignage du mystère du Christ, mais n'en exprime qu'un
aspect. Seul l'ensemble des dons manifeste l'ensemble du corps du Seigneur. Dans
l'édifice, chaque pierre a besoin de l'autre (1 P 2, 5); dans le
corps, chaque membre a besoin de l'autre pour faire grandir l'organisme tout
entier et profiter à l'utilité commune (1 Co 12, 7).
Cela demande que la vie de chacun soit conçue à partir de Dieu
qui en est la source unique et que tout pourvoit au bien de tout; cela exige que
l'on redécouvre que la vie n'est véritablement significative que
si elle accepte de se mettre sur les traces de Jésus.
Mais il est important aussi qu'il y ait une communauté ecclésiale
qui aide de fait tout appelé à découvrir sa vocation. Le
climat de foi, de prière, de communion dans l'amour, de maturité
spirituelle, de courage de l'annonce, d'intensité de la vie sacramentelle
fait de la communauté croyante un terrain adapté non seulement à
l'éclosion de vocations particulières, mais à la création
d'une culture des vocations et d'une disponibilité des individus à
recevoir leur appel personnel. Lorsqu'un jeune perçoit l'appel et décide
en son coeur d'accomplir le saint voyage conduisant à sa réalisation,
normalement il existe là une communauté qui a créé
les prémisses de cette disponibilité à l'obéissance.(41)
Ou si l'on veut: la fidélité d'une communauté
croyante à sa vocation est la condition primordiale et fondamentale de l'éclosion
de la vocation individuelle des croyants, en particulier des plus jeunes.
c) Signe, ministère, mission
Aussi chaque vocation, en tant que choix de vie stable et définitif,
s'ouvre sur une triple dimension: par rapport au Christ, tout appel est «
signe »; par rapport à l'Eglise, elle est « ministère
»; par rapport au monde, elle est « mission » et témoignage
du Royaume.
Si l'Eglise est « dans le Christ, en quelque sorte sacrement »,
toute vocation révèle la dynamique profonde de la communion
trinitaire, l'action du Père, du Fils et de l'Esprit, comme événement
qui fait être dans le Christ des créatures nouvelles modelées
sur lui.
Chaque vocation est dès lors un signe, une façon
particulière de révéler le visage du Seigneur Jésus.
« L'amour du Christ nous presse » (2 Co 5, 14). Jésus
devient ainsi le mobile et le modèle décisifs de toute réponse
aux appels de Dieu.
Par rapport à l'Eglise, toute vocation est ministère,
enraciné dans la pure gratuité du don. L'appel de Dieu est un don
pour la communauté, pour l'utilité commune, dans le dynamisme des
nombreux services ministériels. Cela est possible dans la docilité
à l'Esprit qui fait de l'Eglise la « communauté des visages »(42)
et engendre dans le coeur du chrétien l'agapê, non seulement comme éthique
de l'amour, mais aussi comme structure profonde de la personne, appelée
et habilitée à vivre en relation aux autres, dans une attitude de
service, selon la liberté de l'Esprit.
Enfin, toute vocation, par rapport au monde, est mission. Elle est vécue
en plénitude parce qu'elle est vécue pour les autres, comme celle
de Jésus; elle est donc génératrice de vie: « la vie
engendre la vie ».(43) D'où la participation intrinsèque de
toute vocation à l'apostolat et à la mission de l'Eglise, germe du
Royaume. Vocation et mission constituent deux faces du même prisme. Elles
définissent le don et la contribution de chacun au projet de Dieu, à
l'image et à la ressemblance de Jésus.
d) L'Eglise, mère de vocations
L'Eglise est mère de vocations car elle les fait naître en son
sein, avec la puissance de l'Esprit, elle les protège, les nourrit et les
soutient. En particulier, elle est mère car elle exerce une précieusefonction
médiatrice et pédagogique.
« L'Eglise, appelée par Dieu, constituée dans le monde
comme communauté d'appelés, est à son tour instrument de
l'appel de Dieu. L'Eglise est un appel vivant, par la volonté du Père,
par les mérites du Seigneur Jésus, par la force de l'Esprit Saint
(...). La communauté, qui prend conscience d'être appelée,
prend en même temps conscience qu'elle doit continuellement appeler ».(44)
C'est à travers et au long de cet appel, sous ses diverses formes, que
passe aussi l'appel qui vient de Dieu.
Elle l'exerce encore lorsqu'elle se fait l'interprète autorisé
de l'appel vocationnel explicite et qu'elle appelle elle-même, présentant
les nécessités liées à sa mission et aux exigences
du peuple de Dieu, et en invitant à répondre généreusement.
Elle l'exerce également lorsqu'elle demande au Père le don de
l'Esprit qui suscite la réponse dans le coeur des appelés et
lorsqu'elle les accueille et reconnaît en eux l'appel lui-même, en
leur donnant explicitement et en leur confiant avec ferveur une mission concrète
et toujours difficile parmi les hommes.
Nous pourrions enfin ajouter que l'Eglise manifeste sa maternité
lorsque, au-delà de l'appel et de la reconnaissance de l'aptitude des
appelés, elle pourvoit à leur formation adéquate, initiale
et permanente, et à leur accompagnement tout au long de la voie d'une réponse
toujours plus fidèle et radicale. La maternité ecclésiale
ne peut certes pas s'épuiser lors de l'appel initial. De même
qu'une communauté de croyants qui ne ferait qu'« attendre », ne
faisant reposer la responsabilité de l'appel que sur l'action divine,
craignant presque d'adresser des appels, ne saurait se dire mère. Tout
comme si elle donnait pour acquis le fait que des jeunes gens et des jeunes
filles, en particulier, sachent recevoir immédiatement l'appel à
une vocation; ou si elle n'offrait pas des cheminements visant à une
proposition et à un accueil de cette proposition.
La crise des vocations des appelés est également,
aujourd'hui, la crise de ceux qui appellent, désertant parfois ou
n'osant pas le faire. Si personne n'appelle, comment quelqu'un pourrait-il répondre?
La dimension oecuménique
20. L'Europe d'aujourd'hui a besoin de nouveaux saints et de nouvelles
vocations, de croyants capables de « jeter des ponts » pour unir
toujours davantage les Eglises. C'est un aspect typique de nouveauté, un
signe des temps de la pastorale des vocations de cette fin de millénaire.
Sur un continent marqué par une profonde aspiration unitaire, les Eglises
doivent être les premières à donner l'exemple d'une
fraternité plus forte que toutes les divisions et tout à
construire et à reconstruire. « La pastorale des vocations
aujourd'hui en Europe doit revêtir une dimension oecuménique.
Toutes les vocations, présentes dans chaque Eglise d'Europe, doivent
s'efforcer ensemble de relever le grand défi de l'évangélisation
au seuil du troisième millénaire, en donnant un témoignage
de communion et de foi en Jésus-Christ, unique sauveur du monde ».(45)
Dans cet esprit d'unité ecclésiale, il faut encourager le
partage des biens que l'Esprit de Dieu a semés un peu partout, ainsi que
l'aide réciproque entre les Eglises.
Les Eglises catholiques d'Orient
21. Les Eglises d'Europe occidentale doivent accorder une plus grande
attention aux cheminements spirituels et de formation des Eglises catholiques
orientales. Cela ne peut qu'exercer une influence bénéfique sur la
pastorale des vocations de toutes les Eglises.
La sainte liturgie revêt une importance particulière à
l'égard de la formation des vocations pour les Eglises d'Orient. Elle est
le lieu où se réalisent la proclamation et l'adoration du Mystère
du salut, où naît la communion et où se construit la
fraternité entre les croyants, jusqu'à devenir la véritable
formatrice de la vie chrétienne, la synthèse la plus complète
de ses différents aspects. Dans la liturgie, la confession joyeuse
d'appartenir à la tradition des Eglises d'Orient est unie à la
pleine communion avec l'Eglise de Rome.
C'est pourquoi les évêques, les supérieurs religieux et
les agents pastoraux des Eglises catholiques orientales d'Europe sont sollicités
à ressentir cette urgence pour toutes leurs Eglises, en retrouvant et en
conservant intégralement leur patrimoine liturgique respectif, patrimoine
qui contribue de façon unique à la naissance et au développement
de la théologie et de la catéchèse. Cela, à
l'exemple de la méthode mystagogique des Pères, ouvre à
l'expérience de l'appel et de la vie spirituelle et fait mûrir un
esprit oecuménique fort et sûr.(46)
Dans les expériences ecclésiales diversifiées, et à
travers des études qui présentent le patrimoine historique, théologique,
juridique et spirituel de leurs Eglises d'appartenance, les jeunes orientaux
peuvent opportunément trouver des milieux éducatifs capables de
faire mûrir le sens universel de leur dévouement au Christ et à
l'Eglise.
Les évêques ont pour tâche de promouvoir, d'approcher
avec sympathie et d'accompagner avec un soin paternel les jeunes qui,
individuellement ou en groupe, demandent à se consacrer à la vie
monastique en mettant en valeur le charisme des communautés monastiques,
riches de formateurs et de guides spirituels.
Le ministère ordonné et les vocations dans la réciprocité
de la communion
22. « Dans beaucoup d'Eglises particulières, la pastorale des
vocations a encore besoin de faire la clarté sur les rapports entre
ministère ordonné, vocation de consécration spéciale
et toutes les autres vocations. Une pastorale des vocations unitaire se fonde
sur la nature vocationnelle de l'Eglise et de toute vie humaine comme appel et réponse.
Ceci est à la base des efforts unitaires de toute l'Eglise pour toutes
les vocations et, en particulier, pour les vocations de consécration spéciale
».(47)
a) Le ministère ordonné
A l'intérieur de cette sensibilité générale, une
attention pastorale particulière semble devoir être accordée
aujourd'hui au ministère ordonné, qui représente la
première modalité spécifique d'annonce de l'Evangile. Il
représente « la garantie permanente de la présence
sacramentelle, dans la diversité des temps et des lieux, du Christ Rédempteur
»,(48) et exprime précisément la dépendance directe de
l'Eglise par rapport au Christ qui continue à envoyer son Esprit afin
qu'elle ne reste pas fermée sur elle-même, dans son cénacle,
mais qu'elle chemine sur les routes du monde pour annoncer la bonne nouvelle.
Cette modalité vocationnelle peut s'exprimer selon trois niveaux:
épiscopal (auquel est liée la garantie de la succession
apostolique), presbytéral (qui « représente
sacramentellement le Christ Tête et Pasteur »)(49) et diaconal
(signe sacramentel du Christ serviteur).(50) Le ministère de l'appel à
l'égard de ceux qui aspirent aux Ordres sacrés, pour devenir leurs
coopérateurs dans la charge apostolique, est confié aux évêques.
Le ministère ordonné fait être l'Eglise, surtout à
travers la célébration de l'Eucharistie, « culmen et fons »(51)
de la vie chrétienne et de la communauté appelée à
faire mémoire du Ressuscité. Toute autre vocation naît dans
l'Eglise et fait partie de sa vie. Par conséquent, le ministère
ordonné exerce un service de communion dans la communauté et, en
vertu de cela, possède la tâche inéluctable de
promouvoir toute vocation.
D'où la traduction pastorale: le ministère ordonné pour
toutes les vocations et toutes les vocations pour le ministère ordonné
dans la réciprocité de la communion. L'évêque, avec
son presbytérium, est donc appelé à discerner et à
cultiver tous les dons de l'Esprit. Mais en particulier l'attention accordée
au séminaire doit devenir la préoccupation de toute l'Eglise diocésaine
pour garantir la formation des futurs prêtres et la constitution de
communautés eucharistiques comme pleine expression de l'expérience
chrétienne.
b) L'attention accordée à toutes les vocations
Le discernement et l'attention de la communauté chrétienne
doivent s'appliquer à toutes les vocations, aussi bien à celles
qui font désormais partie de la tradition de l'Eglise qu'aux nouveaux
dons de l'Esprit: la consécration religieuse dans la vie monastique et
dans la vie apostolique, la vocation laïque, le charisme des Instituts séculiers,
les sociétés de vie apostolique, la vocation au mariage, les
diverses formes laïques d'agrégation-association liées aux
Instituts religieux, les vocations missionnaires, les nouvelles formes de vie
consacrée.
Ces différents dons de l'Esprit sont présents de diverse façon
dans les Eglises d'Europe; mais toutes ces Eglises, en tout cas, sont appelées
à donner un témoignage d'accueil et d'attention à toute
vocation. Une Eglise est d'autant plus vivante que l'expression des diverses
vocations en elle est riche et variée.
Par ailleurs, à une époque comme la nôtre, qui a besoin
de prophétie, il est sage de favoriser ces vocations qui sont un signe
particulier de « ce que nous serons et qui n'a pas encore été
manifesté » (1 Jn 3, 2), comme les vocations de consécration
spéciale; mais il est sage également et indispensable de
favoriser l'aspect prophétique typique de chaque vocation chrétienne,
y compris laïque, afin que l'Eglise soit toujours plus, face au
monde, signe des choses futures, de ce Royaume qui est « déjà
maintenant et pas encore ».
Marie, mère et modèle de toute vocation
23. Il existe une créature en qui le dialogue entre la liberté
de Dieu et la liberté de l'homme se réalise d'une manière
parfaite, de sorte que les deux libertés puissent agir entre elles en réalisant
pleinement le projet de vocation; une créature qui nous est donnée
afin qu'en elle nous puissions contempler un dessein parfait de vocation, celui
qui devrait s'accomplir en chacun de nous.
C'est Marie, l'image réussie du rêve de Dieu sur la créature!
Elle est, en effet, créature, comme nous, petit fragment où Dieu a
pu reverser son amour divin; espérance qui nous est donnée, pour
qu'en la voyant nous puissions nous aussi accueillir la Parole, afin qu'elle
s'accomplisse en nous.
Marie est la femme où la Très Sainte Trinité peut
manifester pleinement sa liberté élective. Comme le dit
Saint Bernard, commentant le message de l'ange Gabriel, lors de l'Annonciation:
« Ce n'est pas une Vierge trouvée au dernier moment, ni par hasard,
mais elle fut choisie avant les siècles; le Très-Haut l'a prédestinée
et se l'est préparée ».(52) Saint Augustin lui fait écho:
« Avant que le Verbe naisse de la Vierge, il l'avait déjà prédestinée
pour être sa mère ».(53)
Marie est l'image du choix divin de toute créature, choix fait depuis
toute éternité et souverainement libre, mystérieux et
aimant. Choix qui doit bien au-delà de ce que la créature peut
penser d'elle: qui lui demande l'impossible et qui lui demande simplement une
chose, le courage de faire confiance.
Mais la vierge Marie est aussi le modèle de la liberté
humaine dans la réponse à ce choix. Elle est le signe de ce
que Dieu peut faire lorsqu'il trouve une créature libre d'accueillir sa
proposition. Libre de dire son « oui », libre de se mettre en chemin
au long du pèlerinage de la foi, qui sera aussi le pèlerinage de
sa vocation de femme appelée à être Mère du Sauveur
et Mère de l'Eglise. Ce long voyage s'accomplira au pied de la croix, à
travers un « oui » encore plus mystérieux et douloureux qui la
rendra pleinement mère; puis une nouvelle fois au cénacle, où
elle engendre et continue aujourd'hui encore à engendrer, avec l'Esprit,
l'Eglise et chaque vocation.
Enfin, Marie est l'image parfaitement réalisée de la femme,
synthèse parfaite du génie féminin et de l'imagination de
l'Esprit, qui trouve et choisit en elle l'épouse, vierge mère de
Dieu et de l'homme, fille du Très-Haut et mère de tous les
vivants. En elle, chaque femme retrouve sa vocation, de vierge, d'épouse
et de mère!
TROISIÈME PARTIE
LA PASTORALE DES VOCATIONS:
« ...Chacun les entendait parler
dans sa
propre langue » (Ac 2, 6)
Les orientations concrètes de la pastorale des vocations ne découlent
pas seulement d'une théologie correcte de la vocation, mais passent par
plusieurs principes opérationnels où la perspective de la vocation
est l'âme et le critère unificateur de toute la pastorale.
Nous indiquons ici les itinéraires de foi et les lieux concrets où
la proposition d'une vocation doit devenir un engagement quotidien de tout
pasteur et de tout éducateur.
L'analyse de la situation nous a offert, dans la première partie, le
cadre de la réalité européenne actuelle sur le plan des
vocations. En revanche, la seconde partie a proposé une réflexion
théologique sur la signification et sur le mystère de la vocation,
à partir de la réalité de la Trinité jusqu'à
saisir son sens dans la vie de l'Eglise.
C'est précisément ce second aspect que nous voudrions
maintenant approfondir, en particulier du point de vue de l'application pastorale.
Lors de l'audience accordée aux participants de notre Congrès,
Jean-Paul II a affirmé: « Les nouvelles conditions historiques et
culturelles exigent que la pastorale des vocations soit perçue comme un
des objectifs primordiaux de la communauté chrétienne tout entière
».(54)
L'icône de l'Eglise primitive
24. Les situations historiques changent, mais le point de référence
dans la vie du croyant et de la communauté croyante reste identique, ce
point de référence que constitue la Parole de Dieu, en particulier
lorsqu'elle raconte l'histoire de l'Eglise primitive. Cette histoire de la
communauté primitive et la façon dont elle l'a vécue
constituent pour nous l'exemplum, le modèle pour être
Eglise, notamment en ce qui concerne la pastorale des vocations. Voyons
simplement quelques éléments essentiels et particulièrement
exemplaires, tels que nous les propose le livre des Actes des Apôtres,
au moment où l'Eglise primitive était numériquement très
pauvre et faible. La pastorale des vocations a le même âge que
l'Eglise; elle naît alors avec elle, dans cette pauvreté habitée
à l'improviste par l'Esprit.
A l'aube de cette histoire singulière, en effet, qui est d'ailleurs
notre histoire à tous, il y a la promesse de l'Esprit Saint,
faite par Jésus avant de monter vers le Père. « Il ne vous
appartient pas de connaître les temps et moments que le Père a fixés
de sa seule autorité. Mais vous allez recevoir l'Esprit Saint qui
descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem,
dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités
de la terre » (Ac 1, 7-8). Les Apôtres sont réunis au
cénacle, « assidus à la prière avec... Marie, mère
de Jésus » (1, 14) et ils s'emploient tout de suite à
pourvoir la place laissée vide par Judas en choisissant quelqu'un parmi
eux qui a été dès le commencement avec Jésus: afin
qu'il devienne avec nous témoin de sa résurrection »
(1, 22). Et la promesse s'accomplit: l'Esprit descend, en grand fracas, et
remplit la maison et la vie de ceux qui, auparavant, étaient timides et
peureux, comme un vrombissement, un vent, un feu... Ils « commencèrent
à parler en d'autres langues... et chacun les entendait parler dans
son propre idiome » (2, 4.6). Pierre fait alors un discours dans lequel
il raconte l'Histoire du salut, « debout... élevant la voix »
(2, 14); un discours qui « transperce le coeur » de ceux qui l'écoutent
et provoque la question décisive de la vie: « Que devons-nous faire?
» (2, 37).
Les Actes décrivent alors la vie de la première communauté,
rythmée par plusieurs éléments essentiels, comme l'assiduité
dans l'écoute de l'enseignement des Apôtres, l'union fraternelle,
la fraction du pain, la prière, le partage des biens matériels;
mais avec aussi les sentiments et les biens de l'Esprit (cf. 2, 42-48).
Entre-temps, Pierre et les Apôtres continuent d'accomplir des prodiges
au nom de Jésus et d'annoncer le kérygme du salut, en risquant
leur vie, mais toujours soutenus par la communauté, au sein de laquelle
les croyants « n'a qu'un coeur et qu'une âme » (4, 32). En elle,
d'autre part, les exigences commencent aussi à augmenter et à se
diversifier, de sorte que des diacres sont institués pour faire face aux
nécessités, notamment matérielles, de la communauté,
en particulier des plus faibles (cf. 6, 1-7).
Le témoignage, fort et courageux, ne peut pas ne pas provoquer le
refus de l'autorité: voici dès lors le premier martyr,
Etienne, comme pour souligner que la cause de l'Evangile prend tout de l'homme,
même la vie (cf. 6, 8 - 7, 70). Saul, le persécuteur des chrétiens,
qui bientôt sera choisi par Dieu pour annoncer aux païens le mystère
caché dans les siècles et désormais révélé,
apporte même son soutien à la sentence qui condamne Etienne.
Et l'histoire continue, toujours plus comme une histoire sainte: histoire de
Dieu qui choisit et appelle les hommes au salut, de façon parfois imprévisible,
et histoire des hommes qui se laissent appeler et choisir par Dieu.
Ces quelques notes peuvent nous suffir pour saisir dans la communauté
des origines les traces fondamentales de la pastorale d'une Eglise entièrement
vocationnelle: sur le plan des méthodes et des contenus, des principes généraux,
des itinéraires à parcourir et des stratégies spécifiques
pour la réaliser.
Aspects théologiques de la pastorale des vocations
25. Mais quelle théologie fonde, inspire et motive la pastorale des
vocations en tant que telle?
La réponse est importante dans notre contexte, car elle sert d'élément
médiateur entre la théologie de la vocation et une pratique
pastorale cohérente avec celle-ci, qui naisse de cette théologie
et qui y retourne. De fait, sur cette interrogation, le Congrès a exprimé
l'exigence d'une réflexion et d'une étude ultérieures, dans
l'intention de découvrir les motifs qui lient intrinsèquement
personnes et communautés dans l'action en faveur des vocations et pour
mettre en évidence une meilleure relation entre théologie de la
vocation, théologie de la pastorale des vocations et pratique pédagogico-pastorale.
« La pastorale des vocations naît du mystère de l'Eglise
et se met à son service ».(55) Le fondement théologique de la
pastorale des vocations « ne peut (donc) se faire qu'à partir du
mystère de l'Eglise, comme mysterium vocationis ».(56)
Jean-Paul II rappelle clairement à cet égard que le «
thème de la vocation est connaturel et essentiel à la
pastorale de l'Eglise », c'est-à-dire à sa vie et à
sa mission.(57) La vocation définit donc, en un certain sens, l'être
profond de l'Eglise, avant même son action. Son nom même, «
Ecclesia », indique sa nature vocationnelle, car elle est vraiment
une assemblée d'appelés.(58) L'Instrumentum laboris
du Congrès relève alors, à juste titre, que « la
pastorale des vocations unitaire se fonde sur la nature vocationnelle de
l'Eglise ».(59)
En conséquence, la pastorale des vocations, par nature, est une
activité ordonnée à l'annonce du Christ et à l'évangélisation
de ceux qui croient au Christ. La réponse à notre question est
donc la suivante: c'est pr